Notre dernière newsletter 25 juin 2020

Avec le déconfinement et les journées ensoleillées, le temps de l’insouciance semble pour certains être revenu. Pas tout à fait tout de même quand on sait que la pandémie sévit avec force dans d’autres parties du monde et qu’elle pourrait bien revenir chez nous à l’automne. Pas tout à fait quand on assiste, impuissants, au naufrage d’entreprises et de commerces et à l’augmentation massive du chômage. Pas tout à fait non plus quand on apprend que la crise économique, déclenchée par le Covid-19, pourrait doubler le nombre de personnes sous-alimentées sur la planète d’ici la fin 2020 (estimations du World Food Programme). Pas tout à fait enfin quand on sait que la machine économico-financière, qui se contrefiche des limites, ne demande qu’à repartir de plus bel.

Tous enfermés ?

A ce propos, nous vous invitons à lire « Avant le coronavirus, nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas », l’excellent article d’Abdennour Bidar, philosophe  et auteur de Les Tisserands (Les Liens qui Libèrent, 2016). Pendant le confinement, nous avons rêvé d’un après, nous avons imaginé des changements radicaux pour des temps meilleurs. En réalité…

« Que va-t-il se passer? On aura laissé les grandes voix prêcher dans le désert et retourner au silence, une fois de plus. On aura imaginé en rêve un beau “Demain”, une fois de plus. On aura pris la décision fictive de changer de vie, une fois de plus. Bref, on se sera fait encore une fois des illusions sans aucune force, ni danger réel pour le système et l’empire de son emprise. Et contrainte financière oblige, on reprendra le cours de notre vie normale… ou plutôt de cette vie anormale dans laquelle, du matin au soir, nous courons sans queue ni tête. On repassera de l’arrêt total à l’agitation totale, de l’anormalité extraordinaire du confinement immobile à l’anormalité ordinaire de l’affairement fébrile. Deux extrêmes, deux folies, deux enfermements en réalité, l’un chez soi, l’autre perpétuellement “hors de soi” dans une existence éparpillée entre mille buts et tâches qui n’ont pour la plupart à peu près rien à voir avec l’essentiel de ce qui devrait nous occuper. Car nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas, ou pas encore assez. Enfermés dans un système de société et de civilisation devenu absolument insensé, qui nous fait tourner sans fin dans la roue du travail et de la consommation, qui ne se préoccupe que de nous faire fonctionner comme des robots toujours plus performants, de nous élever en batterie comme un bétail qu’on fait trimer et qu’on engraisse –et qu’on confine lorsqu’il faut protéger sa force de travail pour garantir ainsi l’avenir de ce qu’elle rapporte à une caste de super riches qui confisque l’essentiel de la richesse produite. »
 https://www.huffingtonpost.fr/entry/avant-le-coronavirus-nous-etions-deja-enfermes-mais-nous-ne-le-savions-pas_fr_5e84a604c5b6871702a8121c

« Tout a été fait pour que nous soyons dans une liberté qui s’appelle en fin de compte dépendance. » déclare de son côté la philosophe Isabelle Stengers. Son propos rejoint celui de Cinthya Fleury : il s’agit de « se réapproprier le pouvoir de penser l’avenir ».  
https://www.rtbf.be/lapremiere/emissions/detail_dans-quel-monde-on-vit/accueil/article_cynthia-fleury-apres-la-crise-du-coronavirus-il-faudra-combattre-ceux-qui-vous-diront-qu-il-faudra-continuer-comme-avant?id=10467447&programId=8524&utm

Pour une vision du monde radicalement nouvelle

Penser l’avenir… Justement, les 150 citoyens de la Convention citoyenne s’y sont attelés. Pendant neuf mois, le temps d’une gestation, ils ont dessiné « un nouveau modèle de société ». Comment l’enfant, né de cette démarche démocratique en vue d’une préservation du commun, va-t-il être accueilli ?
Devant l’urgence écologique, il est apparu à ces hommes et ces femmes que des mesures radicales étaient nécessaires, au risque de créer quelques mécontentements… S’ouvrir à une vision du monde radicalement nouvelle, c’est à ce dessein que Gleen Albrecht s’est employé en créant de nouveaux concepts pour évoquer le lien entre notre psyché et la Terre. Ce philosophe de l’environnement, résidant en Australie, a publié en 2019 un ouvrage qui vient tout juste d’être traduit en français : Les émotions de la Terre. Des nouveaux mots pour un nouveau monde (Les Liens qui Libèrent, février 2020). Nous vous en recommandons la lecture pendant vos heures de loisir, cet été, car ce livre fait évènement. 
Alors que Robert Greenway insistait sur la nécessité d’inventer un nouveau langage, Gleen Albrecht s’est appliqué à cette tâche, en prenant en considération les émotions que nous éprouvons face à la nature et en leur donnant des noms. A la base, les émotions sont en effet des manifestations de l’organisme pour protéger et favoriser la vie. Celles qui surgissent actuellement – la solastalgie, l’écoanxiété, le terratrauma…- nous parlent de ce que nous vivons au regard des dégradations du climat, de la perte de la biodiversité et de la destruction des territoires. C’est en les écoutant, en les prenant en compte, que nous pourrons changer notre regard et imaginer un autre monde, où le « vivre ensemble » pourra être davantage respecté, où l’interrelation pourra reprendre ses droits. Une nouvelle ère, à laquelle l’auteur donne le nom de Symbiocène.

« Pour imaginer une nouvelle période de l’histoire de la Terre, il est nécessaire de s’éloigner de l’individualisme anthropocentrique de l’Anthropocène… Le symbiocène commence par la reconnaissance de l’interdépendance vitale comme fondement concret de toute pensée, politique et action. »

Voici, pour ceux qui seraient intéressés, les enregistrements des entretiens que Gleen Albrecht a donnés lors de son court passage à Paris :