Notre dernière newsletter, Automne 2020

En juin dernier, le mot « collapsologie » a fait son entrée dans le dictionnaire Le Petit Robert. C’est que, depuis la publication croissante d’écrits collapsologiques, notamment le livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015), ce courant de pensée a rencontré un grand succès médiatique.
Aujourd’hui, notre newsletter en a fait son sujet en s’appuyant sur deux ouvrages parus récemment :
Le pire n’est pas certain de Catherine et Raphaël Larrère
Et si l’effondrement avait déjà eu lieu de Roland Gori.

La collapsologie, qui se présente comme une science, prévoit un inévitable effondrement de notre civilisation thermo-industrielle. En raison de l’inertie des gouvernements alors même que la situation est gravissime, le désastre ne peut être que fatal.
Devant ce catastrophisme ambiant, des voix s’élèvent aujourd’hui pour en critiquer le discours. Bien sûr, il ne s’agit pas de minimiser les risques actuellement encourus par l’humanité et d’ignorer les diverses catastrophes qui affectent déjà certaines populations, mais de rappeler, face aux affirmations des collapsologues, que rien n’est véritablement assuré.

Dans Le pire n’est pas certain (Ed. Premier Parallèle, juillet 2020), les philosophes Catherine et Raphaël Larrère dénoncent les prétentions scientifiques de la collapsologie, en nous invitant à reconnaître notre état d’ignorance. Nous sommes confrontés à l’imprévisible, écrivent-ils :

« La complexité du réel est telle que l’on ne peut rien prévoir avec certitude. »

Si le récit collapsologique s’oppose au récit du progrès ayant soutenu le monde thermo-industriel, en réalité il apparaît à son image : comme un « discours de promesses ». Face au leurre d’une croissance infinie qui assurerait le bonheur de tous, il dresse, dans une sorte de mouvement de retournement, l’image d’un « happy collapse ». L’effondrement est inéluctable mais c’est lui qui permettra à l’humanité de déboucher sur un avenir meilleur. Pour Catherine et Raphaël Larrère et d’autres auteurs critiques, il y a là, par cette projection dans le futur, une façon irréaliste d’évacuer la nécessité présente de luttes collectives en vue d’une émancipation démocratique. Avec la collapsologie, la réflexion politique passe à la trappe, laissant ainsi le champ libre aux « Etats patrons » et aux réseaux des multinationales.
Or, « c’est le sentiment partagé d’une force collective qui fait agir, pas la certitude de la catastrophe ». Il nous faut « penser au pluriel », énoncent les philosophes. Et, plutôt que d’être fixés sur un avenir inéluctable, il nous faut retourner dans notre passé, car, en réalité, la catastrophe a déjà eu lieu. Des évènements cataclysmiques se sont déjà produits en diverses parties du globe : outre les accidents chimiques et nucléaires, les inondations, la sécheresse, les méga-feux…, causes de tant de désastres, des peuples indigènes ont vu leur société entièrement s’effondrer avec l’arrivée des Européens, des populations effrayées ont été poussées à l’immigration, des pauvres se sont retrouvés de plus en plus pauvres…

« Retourner dans notre passé », voici le conseil que donne également le psychanalyste Roland Gori, dans son dernier ouvrage, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu (Les Liens qui Libèrent, juin 2020).
L’auteur considère le discours collapsologique comme étant le révélateur de notre réalité : l’effondrement existe déjà « dans la structure mentale et symbolique de notre civilisation ». Il s’agit de l’écroulement des croyances issues du XIXe siècle qui avaient pris « le relais des anciennes croyances religieuses ». Il s’agit de la ruine d’une vision du monde qui, soutenue par les succès de la science et de la technique, est restée rivée sur l’exigence du profit pour le bonheur de tous.

« Les discours de l’effondrement… portent un diagnostic, le diagnostic de notre présent… (Ils) révèlent que le savoir commun aux paradigmes technologiques, hérités du XIXe siècle, ont vécu. »

Un système de pensée s’est écroulé. La fable évolutionniste et progressiste associée à la civilisation industrielle s’est brisée, nous laissant dans un vide vertigineux.

Roland Gori reprend les théories du psychanalyste Donald Winnicot, concernant les situations d’angoisse psychique extrême, pour les appliquer à notre société : le traumatisme a bien eu lieu mais, comme il n’a été ni éprouvé ni reconnu, il est désormais projeté dans un futur apocalyptique.

« La crainte de l’effondrement constitue une tentative pour un sujet ou une société de donner une existence psychique ou sociale à ce qui s’est produit sans être parvenu à s’inscrire dans l’imaginaire. »

Le travail à faire aujourd’hui est donc celui d’un retour sur notre passé pour reconnaître « nos erreurs, nos crimes et nos violences passées », celui d’un examen de nos tendances à la domination (sur la nature, sur les autres et sur nous-mêmes), pour devenir davantage conscients de nos responsabilités. Il nous faut traverser une sorte de dépression, liée à la perte d’un monde illusoire, moment essentiel « qui pourrait permettre un authentique changement »

« Du deuil naissent des créations. L’invention d’un nouveau monde qui est déjà contenu dans le nôtre et que nous ne voyons pas… » (Ainsi en est-il du papillon émergeant de la chenille !)
Un monde où le soin  – de la Terre et de ses habitants, des autres humains et de nous-mêmes – pourrait enfin trouver la place qui lui revient. Un monde où la fraternité ne serait plus un vain mot.
Coïncidence : alors même que nous écrivons ces dernières lignes, nous apprenons que la troisième encyclique du pape François vient d’être rendue publique. Son thème : la fraternité humaine ! « Fratelli tutti » (Tous frères) !

 

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