analyse critique du livre de paul shepard nous n’avons qu’une seule terre

Analyse critique du livre de Paul Shepard Nous n’avons qu’une seule terre[1]

The only world we’ve got, tel est le titre anglais du livre de Paul Shepard, publié en 1996, l’année de sa mort. Composé à partir de cinq de ses ouvrages, il se veut « une sorte d’introduction et de résumé de son œuvre ».[2]

Sa lecture n’est pas aisée. La compréhension des phrases est loin d’être toujours évidente et l’on se demande si cela vient du style de l’auteur ou d’une traduction trop laborieuse. De plus, face aux exagérations et aux provocations qui émaillent le texte, la tentation revient fréquemment de le refermer pour aller voir ailleurs. Cependant, quelque chose dans le ton, dans les mots, dans l’enchaînement des images et dans la fulgurance des évocations fait étrangement résonance en soi. Malgré le déchiffrage laborieux, malgré les excès qui font croire parfois à de la « divagation » de la part de l’auteur, quelque chose s’éveille à l’intérieur … Une corde vibre de manière sensorielle, l’expression d’un sentiment de parenté avec l’univers non-humain, grands singes, écureuils, plantes, forêts, lumière du jour…

Autant dire que, s’il ne suit pas fidèlement une étroite ligne de crête, le lecteur risque à tout moment soit de tomber dans la fascination aveugle, soit de rejeter l’ensemble du propos sous prétexte de ses débordements.

La préface de l’ouvrage, écrite par Dominique Lestel[3] sous l’intitulé  « Faire animal de soi : la métaphysique poético-évolutionniste de Paul Shepard », nous aide à ne pas basculer sur le versant du rejet ni à s’approprier trop rapidement le contenu.

« Shepard est un penseur trop singulier pour qu’on essaie trop vite de le rendre comestible, au risque de passer à côté des trésors que recèle sa prose. » (p. xviii)

Il s’agit donc de reconnaître qu’il y a de la pertinence dans les propos de Shepard, aussi dérangeants soient-ils, sans pour autant perdre de vue les limites de sa pensée.

Thèse développée par Paul Shepard

Dès sa préface, Paul Shepard pose la question qui le taraude et sur laquelle, nous dit-il, il a passé la totalité de sa vie :

« Comment en sommes-nous arrivés où nous en sommes et d’où venons-nous ? » (p.14)

Déjà en 1973, il se demandait ce qui était si problématique en l’homme pour qu’il provoque autant de dégâts autour de lui. Que lui était-il donc arrivé ? A partir de cette interrogation, il posait les bases de sa démarche :

« Si la crise environnementale signifie un état de conscience mutilé au point de causer des dommages à notre habitat, alors peut-être est-ce par-là que nous devrions commencer. »

Cet « état de conscience mutilé », il ne cesse de le traquer, afin d’en comprendre les causes, tant dans notre histoire collective que dans l’histoire personnelle qui n’est que la résultante de la première. Convaincu que « l’ontogenèse répète la phylogenèse », Shepard se tourne avec passion vers notre passé, jusqu’à ses origines les plus lointaines, afin d’expliquer notre présent. Il reconnaît volontiers « avoir développé une conception de l’évolution à partir de (sa) propre ontogenèse », ce qui nous permet de mesurer la force de son engagement.

« J’ai passé bien du temps avec les grenouilles, les poissons et les reptiles, plus encore avec les oiseaux et les mammifères. Ces compagnons de mon enfance sont aussi des vestiges d’un passé – surgi des ténèbres primitives – dont je viens, moi aussi, et avec qui je partage encore le monde. » (p.9)

A partir de ses connaissances de l’évolution biologique et de la préhistoire, Shepard développe la thèse d’un ancrage biologique de l’être humain dans la nature, beaucoup plus puissant qu’on ne l’imagine habituellement et dont on s’est malheureusement détourné.

« Les humains partagent tous une relation première ou archétypale avec la nature, beaucoup plus qu’avec “la culture“, tant vantée par les sciences sociales. Ce lien a été tissé par les modes de vie des chasseurs et des cueilleurs, pour qui la saison de l’existence personnelle, de la naissance à la mort, était célébrée comme un cycle éphémère au sein d’un univers plus important. » (p.10)

En fait, nous sommes des êtres forgés par notre passé lointain, de l’apparition des ancêtres primates jusqu’à la période du Pléistocène (il y a plus de 12000 ans, avant le Paléolithique), et nous en conservons encore aujourd’hui les caractéristiques. Le « sauvage », ce n’est pas seulement à l’extérieur de nous, mais aussi à l’intérieur, en raison de cet héritage biologique. Mais, alors même que nous aurions besoin d’un environnement spécifique qui permette l’épanouissement de ces qualités fondamentales, physiologiques et psychologiques, liées à notre constitution, notre civilisation actuelle nous perturbe gravement en exigeant de nous que nous nous comportions différemment. Alors que nous aurions besoin de grands espaces, de proximité avec la nature et d’une vie en petits groupes, notre monde nous enferme dans des conditions (surpeuplement, vie urbanisée et technocratique, productivisme…) qui sont néfastes à notre réalisation. Nous ne nous sommes pas seulement éloignés de nos ancêtres mais aussi de notre propre nature et il en résulte un grand nombre de problèmes pour l’humanité : nous avons perdu en qualité de vie et nous avons favorisé l’émergence de comportements destructeurs vis-à-vis de la planète et des autres humains.haut

Le désastre de l’entrée dans le Néolithique

Alors qu’il est habituel de présenter l’entrée dans le Néolithique comme l’aube de l’humanité, comme un immense pas en avant vers la civilisation qui nous a permis d’échapper à la précarité d’une vie en milieu hostile et qui a autorisé le développement de la culture, Shepard au contraire pense qu’elle a été le début de la catastrophe. Il affirme que « l’agriculture fut mauvaise pour notre espèce », de même que la domestication des animaux, car elles ont modifié notre rapport à la terre de manière néfaste pour notre environnement et pour nous-mêmes, tout en nous soumettant à une pression démographique croissante.

« La qualité de la vie humaine a commencé à se détériorer avec la domestication des plantes et des animaux. » (p.14)

Tandis que les chasseurs-cueilleurs vivent au temps présent, se contentant de ce qu’ils trouvent jour après jour, les fermiers s’inquiètent des récoltes futures. Ils apprennent à engranger, à thésauriser et même… à loucher sur le champ du voisin. Ils cherchent à garantir leur sécurité et se soucient de plus en plus de leurs ressources et de leurs défenses.
C’est ainsi que, depuis le basculement du Néolithique, les êtres humains ont exigé un contrôle de plus en plus important sur le vivant et cette attitude leur a été fondamentalement préjudiciable (p.136).

« Clairement, le “nouveau“ rapport à la nature… a débouché sur la nécessité du contrôle. L’idée d’avoir le contrôle sur le corps, les animaux “nuisibles“, les prédateurs, les plantes, les animaux et les micro-climats, nous est familière, mais elle est relativement nouvelle pour l’esprit humain et elle peut déboucher sur l’ivresse du pouvoir. Si les fermiers sont capables d’éliminer leurs concurrents, seraient-ils des coléoptères, des champignons, des oiseaux ou des cerfs, et si les bergers fermiers ont le droit de tuer les lions et les loups, ils y seront enclins. Les choses sauvages occupent désormais le rôle d’adversaires ; elles prennent de l’espace, du soleil ou de l’eau que les fermiers peuvent utiliser pour leurs récoltes, ou elles envahissent les récoltes, les mangent, les piétinent ou les contaminent par des maladies. Dès que les gens ont commencé à tuer les loups pour protéger leurs moutons et à écraser les sauterelles (“criquets“) pour protéger les récoltes, la nature s’est transformée en adversaire et les formes sauvages sont devenues des ennemis de tout ce qui est apprivoisé, de la même façon que dans une guerre entre deux ennemis. Le domaine du pouvoir est un continuum, il s’étend du contrôle des gens au contrôle de tous les Autres : la seule alternative y est la capitulation ou la domination. » (p.17 et 18)

 Autrefois, le fait d’être chasseur et chassé permettait une relation de similarité avec les animaux sauvages, ce qui rendait les hommes plus humbles et plus respectueux. Cette interaction intense, sans aucune domination possible, les amenait à comprendre le monde non-humain et à s’identifier à lui, grâce à une assimilation non seulement physique mais également psychique et spirituelle. L’entrée dans le Néolithique a eu pour conséquence la fin de ce mode de relation au monde, alors qu’il reste inscrit dans les gènes des mâles de notre espèce : « pourchasser, attaquer et tuer de grands mammifères pour se nourrir »[4].
A partir de ce raisonnement, Shepard conclut de façon assez radicale :

« Dans la mesure où les hommes n’agissent pas de la sorte, ils ne sont pas pleinement humains. » (p.163)

La fin des chasseurs-cueilleurs représente donc « l’évènement le plus terrifiant depuis des millions d’années d’expérience humaine »  car il nous a coupés du sauvage à l’extérieur et à l’intérieur de nous (p.241). Il signifia un bouleversement radical dans la manière de vivre par anéantissement de « l’unité mentale, sociale et écologique basée sur la chasse ». (p.222)
Depuis que cette mutation s’est produite, « l’homme pense qu’il possède le monde. » (p.223). Il décharge son agressivité en s’adonnant aux guerres (militaires, technologiques, économiques…), dans le but de défendre ses ressources et son pouvoir, mais il ne voit pas qu’il se précipite vers sa fin.

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 « Dix mille ans de crise » et la détérioration de la psyché

 Depuis l’avènement du Néolithique, nous vivons un engrenage absurde : « dix mille ans de crise » se sont déroulés selon quatre périodes successives.

  1. La première correspond aux débuts de l’agriculture et de la domestication des animaux. Elle génère un monde paysan laborieux, soucieux du rendement de son travail, qui met en place des rituels pour s’attirer les bonnes grâces divines, surtout celles de la déesse-mère.
  2. La seconde est celle des populations pastorales itinérantes du désert, les « Pères du Désert ». Les pasteurs hébreux créent une rupture vis-à-vis de l’importance accordée au lieu en découvrant un dieu masculin, présent partout – tout en n’étant pas de ce monde -, et qui les accompagne dans leurs mouvements. En rejetant les mystères du féminin cyclique (mort-renaissance), en éliminant le facteur modérateur représenté par la mère (mère-terre), les hébreux, mais aussi les grecs, désacralisent la nature et font entrer l’humanité dans le temps linéaire de l’histoire. Ils créent un état de séparation d’avec les ancêtres et les autres espèces, en imposant un déracinement permanent. Ils assurent l’émergence d’un monde patriarcal, peuplé de guerriers héroïques, qui assure la « victoire de la transcendance sur le naturel et l’autochtone », la suprématie de l’abstraction sur le domaine du concret (p. 251). Ainsi naît « le dogme central de l’Occident » qui instaure une « séparation entre les domaines spirituels et les phénomènes naturels ». (p.264)
  3. La troisième période est celle des « Puritains », des protestants anglo-saxons, qui, fidèles à ce dogme, encouragent l’enfant à se détourner de son expérience sensorielle et à rester sourd aux intuitions venant de « la sagesse du corps », pour surinvestir le monde de l’abstraction.
  4. La quatrième période, celle des « Mécanistes », parachève ce désastre, en instituant le règne des machines.

Au cours de cette marche évolutive de notre espèce, la psyché s’est progressivement détériorée.

« L’agriculture ne se contenta pas d’infantiliser les animaux par la domestication, mais elle exploita les traits infantiles humains de la néoténie[5] individuelle. L’obéissance, rendue inévitable…, associée à l’émergence d’une caste militaire, déboucha sur une attitude essentiellement juvénile et soumise… » (p.174)

Le désir de contrôle s’exerce aussi sur les enfants qui doivent rentrer dans le cadre qui leur est présenté, celui de la domination/soumission. Le passage au Néolithique s’accompagne d’une déformation de l’ontogenèse de l’être humain, par son aliénation à un système exacerbant les questions de pouvoir. Désormais, les conditions nécessaires à la croissance optimale vers l’état de maturité font défaut. A leur place, le dogme de la séparation Homme-Nature, central en Occident, tend à maintenir chacun à des niveaux infantiles, en exigeant obéissance, soumission, conformisme. De ce fait, il barre la route à la liberté du sujet.
Les périodes de l’ascétisme puritain et de la mécanisation ont poursuivi cette entreprise de mutilation, aboutissant à ces « préadolescents vieillissants » que sont devenus les occidentaux de l’époque moderne.

« Ces hommes peuvent bien être aujourd’hui les possesseurs de la structure identitaire la plus précaire au monde, les produits d’un bricolage prolongé de l’ontogenèse –  au regard des critères du Paléolithique, ce sont des adultes restés enfants. »

Des adultes restés enfants qui répètent le système auquel ils sont soumis, sans pouvoir le remettre en question, et qui exigent des générations futures la même aliénation.

Dans ce développement, Paul Shepard met à mal l’idée que l’évolution de notre civilisation, à l’initiative des grecs et du judéo-christianisme, et grâce à la naissance de la démocratie, a engendré l’émergence de l’individu. Celui-ci existe depuis beaucoup plus longtemps, et même depuis l’apparition des primates.

« L’ordre des primates, auquel l’homme appartient, a élaboré un mode de vie basé sur une interaction intense entre les individus…

La rareté et l’individualité humaine advinrent parce que l’essentiel des activités sociales pouvait être coordonné par petits groupes de personnes très différentes à travers un système commun de croyances et de valeurs. » (p.148 et 149)

On se trompe donc si l’on pense que l’être humain a progressé vers une autonomie plus grande. Au contraire, depuis le Néolithique, celui-ci subit une « dégénérescence psychopathologique » par perte des conditions qui permettaient à sa psyché d’atteindre la maturité.
Bien sûr, on se demande de quel individu veut parler Shepard à ce moment-là. S’agit-il d’un élément faisant partie d’un ensemble ou bien s’agit-il d’un élément ayant conscience de son individualité, c’est à dire de sa différence par rapport aux autres ?

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L’importance de l’environnement non humain

Concernant les conditions indispensables pour l’accès à la pleine maturité, Shepard insiste sur l’importance du contact avec l’environnement non-humain au cours de l’enfance. Les liens émotionnels avec les lieux, les arbres, les animaux « cimentent la personnalité ».  (p.195)

« Aussi sérieux que nous soyons socialement, une bonne part de la vie inconsciente de l’individu dépend de l’interaction avec  l’altérité qui va au-delà de notre propre espèce, interagissant très tôt dans le développement personnel, non comme alternative à la socialisation humaine mais comme adjonction. » (p.185)

Les animaux, surtout sauvages, ont une influence majeure dans le développement cognitif et psychologique au cours de la première décennie de l’enfant. Ils sont « comme une armée infinie de porteurs de signes » (p.112), nécessaires pour que les petits d’homme deviennent pleinement humains, car la relation vécue avec eux conditionne la faculté de symbolisation. En témoigne le nombre d’histoires, contes et comptines, qui mettent en scène ostensiblement nos « frères » animaux : « Le loup et les sept chevreaux », « Les trois petits cochons », « Les trois ours »…

« Notre capacité à penser dépend de ces instruments animaux qui rendent possibles notre vie mentale. Ce n’est pas seulement parce que chaque espèce occupe un espace taxinomique qui nous sert de modèle pour catégoriser, mais parce que chaque espèce est enveloppée dans ses relations avec les autres, dans son comportement et sa personnalité. Les noms des animaux portent en eux la totalité du monde des verbes et des adjectifs. » (p.111)

 L’auteur reprend ici la thèse du psychiatre et psychanalyste Harold Searles selon laquelle l’identité de la personne se constitue par séparation successive du vivant et de l’inanimé, de l’humain et du non-humain et enfin du moi et du non-moi. Utilisant le même concept d’« apparentement » – perception d’une relation intime avec le monde inanimé, les plantes et les animaux, comme entre les membres d’une même famille -, il reconnaît la nécessité de la sortie de la fusion première, correspondant au stade des premiers mois de la vie, pour se constituer en tant qu’êtres distincts mais reliés. Dans son style, il trace un chemin de croissance qui conduit à une relation d’altérité avec le monde non humain :

« Le but n’est pas de perpétuer l’état de fusion prénatal subjectif mais, dans une spirale de fusions et de ruptures, d’identifier un moi (ou des moi : une résolution des “nous“, “ils“, et “ça“ inachevés aussi bien que de “je“), conduisant à un sens de l’apparentement plus adulte. C’est ainsi que nous parvenons à une perception correcte de l’être dans le cosmos après deux décennies d’évènements programmés qui permettent à la personne d’agir extraordinairement avec d’autres êtres humains et des non humains. En général, les liens sociaux (nourrissons/mère/jeune/famille, adolescent/groupe) accompagnent les matrices successives de l’être, tel un socle à partir duquel la nouveauté est explorée et le moi délimité, pendant que les réalités écologiques (fleurs/abeilles, ours/saumons) deviennent des altérités gratifiantes avec leurs propres droits et avec leurs images métaphoriques symboliques…» (p.172)

Pour Shepard, la culture civilisée, née du Néolithique, a fortement endommagé ce processus de croissance au point d’une dégradation de nos psychés, par asphyxie du vivant qu’on veut contrôler. Les carences liées au monde judéo-chrétien, à l’ère des puritains et à l’âge industriel/urbain, ont nuit gravement à la construction de nos êtres car elles nous ont privés de l’ancrage indispensable dans le monde non-humain.

Aujourd’hui, cette infantilisation qui est la nôtre est tout autant responsable de notre dégoût et de nos peurs face à la nature que de notre tendance à la vénérer inconditionnellement. Paul Shepard repère les tendances de quelques-uns à se réfugier dans une idéalisation du monde naturel qui recouvre en réalité une difficulté à prendre sa place en tant qu’être humain parmi ses pairs (p.340). Il reste conscient de la nécessité d’une relation authentique et mûre entre les êtres et nous rappelle combien notre évolution s’est faite grâce à des « rapports salutaires » entretenus entre les humains et les non-humains. En cela, il affirme une position différente de celle de Theodore Roszak qui défend la vision séduisante de l’unité avec la nature au détriment du processus de différenciation. (Cf. Analyse critique du contenu de The Voice of the Earth de Theodore Roszak)
Comme le souligne Tomislav Markus, historien croate, l’ancrage de Paul Shepard dans la science naturaliste lui évite de tomber dans « une considération New Age, pleine de confusion et obscure », dans « une métaphysique nébuleuse ».[6]

En conclusion

La vie du Pléistocène doit être reconsidérée pour sa réelle valeur, celle d’une « relation première ou archétypale avec la nature ». Compte-tenu de là où nous sommes rendus actuellement, nous ferions bien de nous recontacter à ce passé de chasseurs-cueilleurs qui a été le nôtre et qui fait partie de notre identité profonde.

« Il n’est pas nécessaire de “revenir en arrière“ dans le temps pour être la sorte de créature que nous sommes. Les gènes du passé viennent jusqu’à nous. Je demande non que les gens changent de gènes mais de société, afin de se mettre en harmonie avec l’héritage dont ils disposent déjà. » (p.13)

Il s’agirait donc de nous « rebrancher » sur des capacités internes, toujours présentes et qui nous viennent de ce lointain passé d’avant l’émergence de l’homme moderne : le pléistocène qui a constitué plus de 99% du temps de vie de l’humanité. Ce faisant, nous pourrions remobiliser les connexions perdues, retisser les liens qui se sont défaits, « retrouver les principes sociaux, les intuitions métaphysiques et les qualités psychiques propres au chasseur cueilleur »[7]

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  Lire Shepard : entre fascination et rejet

 Dans sa préface de l’ouvrage, Dominique Lestel nous dit :

   « Si on pouvait fumer Shepard, au lieu d’être obligé de le lire, on pourrait en avoir des visions grandioses. » (p. iii)

Mais aussi :

« Paul Shepard fait partie du petit groupe très intéressant des penseurs qui pensent plus haut que ce qu’ils peuvent penser. » (p. xvii)

Comme nous l’avons annoncé au début, il n’est pas facile de lire Shepard. Plus d’une fois, ses intuitions mobilisent notre intérêt, mais celui-ci a tendance à retomber car nombre de démonstrations ne paraissent pas vraiment tenir la route. Certes, la sensibilité de l’auteur l’amène à des fulgurances mais sa pensée, propice aux amalgames, reste « malheureusement à l’état embryonnaire » et se perd au milieu de propos contestataires et provocateurs, vis-à-vis desquels le lecteur peut plus d’une fois se sentir choqué. Ne serait-ce, pour commencer, que la voie de salut proposée par le trublion : retourner au Pléistocène.

«  La proposition peut surprendre, écrit Dominique Lestel ; on le serait à moins. La rejeter d’emblée est pourtant contre-productif. Il est plus intéressant de se demander ce qu’elle signifie pour Shepard – et quel est le sens du retour arrière qu’il préconise. » (p. v)

Entre « visions grandioses » et pensée trop « embryonnaire »

Il est indéniable que, par certaines expressions poétiques, Paul Shepard est capable d’éveiller la conscience de notre appartenance à l’univers. Quand il attribue l’origine de notre œil à la vie dans les fonds marins et son développement à partir de la cime des arbres des forêts tropicales, quand il relie la taille de notre cerveau, permettant la puissance de notre esprit, aux prairies qui existaient lors de l’apparition des herbivores à sabot, quand il trace le chemin d’acquisition des qualités du chasseur-cueilleur par le jeu du prédateur avec sa proie… non seulement il suscite notre attention devant si incroyable aventure mais il éveille aussi notre sensation d’être pleinement vivants.
Il est indéniable également que certaines des intuitions de Shepard vaudraient la peine d’être creusées. D’ailleurs, son grand mérite est peut-être bien de nous renvoyer à la question essentielle : « C’est quoi être un Homme vivant ? »

Mais comment le suivre, alors que ses démonstrations semblent plus d’une fois peu crédibles ? Souvent, il ne cite pas ses sources (paléontologiques, paléoanthropologiques, biologiques…). Il faudrait donc que son lecteur le suive en aveugle puisque les références pour refaire le raisonnement ne lui sont pas données. En outre, le déroulement de sa pensée présente régulièrement des discontinuités. Des éléments sont amenés puis, brusquement, un saut se produit qui conduit à un autre niveau, présenté comme évident alors que nous manquent les éléments mêmes qui nous permettraient de l’aborder. Devant ces brusques ruptures et devant l’excès des propos qui n’offrent pas d’alternatives sur des sujets pourtant extrêmement controversés[8], le lecteur finit par se retrouver dans un état de sidération et de confusion.
Comment démêler le bon grain de l’ivraie ?

Un discours manichéen

Si Shepard veut éveiller notre sentiment d’empathie pour le monde non humain et notre conscience de son importance, nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui. Cela dit, elle ne sera jamais acquise une fois pour toutes. Elle sera toujours à reconstruire. Il est indéniable qu’à partir du Néolithique, la tendance au contrôle a nui de plus en plus à notre relation à la nature. Indéniable également notre négligence de la relation d’apparentement au monde non-humain, pourtant fondamentale dans la construction de la psyché. Mais est-ce une raison pour présenter les chasseurs-cueilleurs comme des êtres idéalement accomplis ? Dans le discours du biologiste, il existe une sorte de manichéisme qui dessine la civilisation issue du Néolithique sous les traits d’une abomination tandis que le Pléistocène a les couleurs de la perfection et ressemble à un véritable Eden.

Le risque est bien présent d’exacerber notre fantasme d’un paradis perdu, comme dans ce conte de « L’ours professeur » qui nous est raconté au quatrième chapitre de l’ouvrage.

« Il était une fois un homme qui vivait dans la forêt profonde et il y était parfaitement content. Tout ce qu’il désirait était à portée de main, et il suffisait de tendre seulement le bras pour saisir tous les fruits de la forêt avait à lui offrir. Il était en sécurité et se sentait à l’aise. Il remarquait à peine les autres animaux, mais eux aussi paraissaient ne manquer de rien.
Mais lentement les choses changèrent. La forêt devint clairsemée et la nourriture plus éparpillée et difficile à trouver. Le temps se modifia et devint saisonnier. Le danger apparut, de sorte que rien ne fût aussi simple et facile que cela avait été… » (p. 125).

Tomislav Markus relève, de son côté, la contradiction qui sous-tend le travail de Shepard, entre une position matérialiste et une position idéaliste :

« Il (Shepard) soutient une sorte d’utopisme transculturel ou un effort pour retrouver des aspects vitaux de la vie des chasseurs-cueilleurs à l’intérieur de la société industrielle (ou pour élaborer une manière de vivre qui soit davantage compatible avec notre héritage génétique), mais jamais il n’a expliqué comment c’est réalisable. Ses suggestions oscillent entre un utopisme impossible à atteindre et un doux idéalisme. »[9]

Effectivement, la pensée de Shepard est imprégnée d’un dualisme qui ne permet pas d’imaginer comment il serait possible de conjuguer, dans une dynamique source de complexité, nos fondements biologiques ancrés dans le Pléistocène et les apports de la société du Néolithique jusqu’à nos jours. Sans doute, le biologiste s’est-il rebellé contre un monde bourgeois étriqué et un milieu rural trop buté qui l’un et l’autre tuent la vie mais, dans son cri de révolte, il a en quelque sorte poussé le curseur à l’extrême opposé.

Si le Néolithique n’a pas apporté que du négatif à l’humanité, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient pas non plus ces êtres idéaux que Shepard décrit. Ils avaient probablement leur part d’ombre. Sur ce sujet, Marylène Patou-Mathis, docteur en Préhistoire, précise que, s’il est raisonnable de penser que la guerre n’existait pas pendant la période du Paléolithique, on ne peut en déduire l’absence d’actes de violence.

 « Durant le Paléolithique, parmi plusieurs centaines d’ossements humains examinés, seuls deux attestent d’actes de violence volontaires: ils ont été perpétrés par l’Homme moderne (Homo sapiens). De même, si le cannibalisme a été quelquefois pratiqué, et ce depuis au moins 800 000 ans, seuls deux cas témoignent que la victime a été agressée avant d’être mangée… Bien que rares, ces cas attestent l’existence au Paléolithique de violence interpersonnelle dont la raison demeure inconnue. »[10]

Aujourd’hui, il s’agit de ne pas en rester à une  pensée simplifiante, un positionnement en « tout blanc-tout noir », mais d’envisager une autre attitude qui soutienne les tensions inévitables entre l’humain et la nature, le civilisé et le sauvage, le Néolithique et le Pléistocène, l’homme de la modernité et le chasseur-cueilleur… afin de trouver une troisième voie.

 

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[1]
Biophilia, 2013
[2] Quatrième page de lecture.
[3] Philosophe et éthologue français, membre d’une équipe de recherche en éco-anthropologie et ethnologie.
[4] On pourrait entendre cette phrase comme une tendance machiste de la part de Shepard. Ce n’est pas le cas. Dans un des passages de son livre, il évoque le dimorphisme sexuel qui a conduit les hommes a développé certaines caractéristiques et les femmes d’autres caractéristiques différentes (notamment plus sociales). Pour lui, il ne s’agit pas d’une hiérarchie de valeurs mais d’une différence inscrite dans le biologique. Cf. p.158 et suivantes.
[5] La néoténie correspond à l’état de grande vulnérabilité des petits humains et de leur longue dépendance vis-à-vis des adultes.
[6] Tomislav Markus, « Paul Shepard and integral theory », http://www.integralworld.net/markus5.html
[7]
Dominique lestel, « Faire animal de soi : la métaphysique poético-évolutionniste de Paul Shepard », préface de l’ouvrage (p. vi)
[8] « Notre savoir sur les commencements de l’humanité s’appuie sur de pauvres traces épargnées par le temps, uniques repères qui permettent de distinguer — pour utiliser la bonne formule de Buffon — “entre ce qu’il y a de réel dans un sujet de ce que nous y mettons d’arbitraire en le considérant“. Comme ces vestiges sont rares et fragmentaires, seule une petite partie de nos conjectures se prête à un examen empirique. » Victor Stoczkowski, Anthropologie naïve, anthropologie savante, de l’origine de l’homme de l’imagination et des idées reçues, CNRS Eds, 1998.
[9] Tomislav Markus, « Paul Shepard and integral theory », http://www.integralworld.net/markus5.html
[10] Préhistoire de la violence et de la guerre, Odile Jacob, 2013.

 

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