The Earh has a soul

The Earh has a soul

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C.G. Jung on Nature, Technology and modern life

Meredith Sabini

 

 

 

(North Atlantic Books, Berkeley, California, 2002)

 

 Jung est souvent présenté comme un précurseur de l’écopsychologie. Mais pour quelles raisons ?
Dans The Earth has a Soul, C. G. Jung on Nature, Technology and Modern life (« La Terre a une âme, C.G. Jung et la Nature, la Technologie et la Vie Moderne »), Meredith Sabini apporte une réponse à cette question : la qualification donnée au célèbre psychiatre ne serait pas usurpée. Alors qu’il n’a jamais écrit d’essai véritablement consacré au sujet de la relation Homme/Nature, ses livres, ses conférences et ses lettres abordent régulièrement ce thème.

« Le souci concernant la perte de connexion avec la nature court comme un leitmotiv dans l’œuvre entière de Jung. » p. XI

  La psychologue, fondatrice de l’Institut sur le rêve en Californie du Nord, s’est employée à repérer dans l’œuvre immense de Jung les nombreux développements qui s’y réfèrent. La plongée dans cet univers l’a conduite à remarquer :

« Il y a un côté retour à la Terre chez Jung qui n’a pas été pleinement reconnu. »  p.1

« La principale contribution de Jung est la restauration de la Nature dans son entièreté originelle, en nous rappelant que “la nature n’est pas seulement matière, elle est aussi esprit”. » p.2

et  à nous inviter :

« A notre époque de turbulence, nous pourrions nous tourner vers un ancien plein de sagesse qui se tient en dehors du monde moderne mais le connait suffisamment pour nous offrir une guidance. » p.2

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Pour réaliser son ouvrage, Meredith Sabini s’est imaginée en train de poser trois questions à Jung :
– Comment s’est produite la perte de connexion avec le monde naturel ?
– Quelles sont les conséquences de cette perte ?
– Comment cette rupture peut-elle se guérir ?

Dans les différents chapitres de son livre, elle donne les réponses du psychiatre, en se servant des très nombreuses citations glanées dans l’ensemble de son œuvre, ses lettres, ses séminaires et ses conférences.
Nous exposons ici ce remarquable travail d’anthologie effectuée par Meredith Sabini, en nous appuyant sur quelques-unes d’entre elles, celles qui nous paraissent particulièrement intéressantes pour permettre au lecteur d’accéder à l’analyse de Jung.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Meredith Sabini prend le temps de décrire l’homme dans sa relation avec le monde naturel.

Les relations de Jung avec le monde naturel

Dès l’enfance, Jung a nourri un lien étroit avec la terre. Dans son écrit autobiographique, ‘Ma vie’, souvenirs, rêves et pensées (1) sont relatées ses expériences formatrices dans la campagne suisse de la fin du XIXe siècle :

« … plus je lisais et prenais connaissance du monde citadin, plus grandissait en moi l’impression que cette réalité que j’apprenais à connaître appartenait à un autre ordre de choses que cette image du monde qui avait grandi avec moi, à la campagne, au milieu des fleuves et des forêts, parmi les animaux et les hommes, dans un petit village sur lequel planaient lumière et soleil, sur lequel passaient vents et nuages, qui était enveloppé d’une nuit obscure, pleine de choses indéfinissables… » (Ma vie, p.88)

Dans le même ouvrage, Jung décrit l’expérience marquante de ses voyages chez les peuples premiers, en Afrique et en Amérique, notamment son passage chez les indiens Pueblos (Nouveau Mexique) où il évoque sa surprise en entendant les paroles du chef Ochwiay Biano.

« …Je lui demandai pourquoi donc il pensait que les blancs étaient tous fous.
Il me rétorqua : “Ils disent qu’ils pensent avec leurs têtes ».
– “Mais naturellement ! Avec quoi penses-tu ?” Demandai-je, étonné.
– “Nous pensons ici”, dit-il, en indiquant son cœur. Je tombai dans une profonde réflexion. Pour la première fois de ma vie, me sembla-t-il, quelqu’un m’avait donné une image du véritable homme blanc… Cet indien avait trouvé notre point vulnérable et mis le doigt sur ce à quoi nous sommes aveugles…
Ce qui pour nous est désigné par colonisation, mission auprès des païens, expansion de la civilisation, etc., a encore un autre visage, visage d’oiseau de proie… Tous les aigles et autres bêtes rapaces qui ornent nos écussons héraldiques m’apparurent comme les représentants psychologiques appropriés de notre véritable nature… » (Ma vie, p. 286)

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Dans la tour de Bollingen, qu’il s’était construite à l’âge de 48 ans sur les bords du lac de Zurich afin d’y vivre en retrait pendant ses jours de congés, Jung menait l’existence la plus simple possible : sans téléphone, sans électricité, ni chauffage central. Dans cet ermitage, Il prenait plaisir à s’adonner à des tâches élémentaires : pomper l’eau du puits, couper le bois, cuisiner sur du feu, lire à la lumière d’une lampe à huile.

« Ces travaux simples rendent l’homme simple, et il est bien difficile d’être simple. » (Ma vie, p.263)

Le livre autobiographique de Jung,  ‘Ma vie’, souvenirs, rêves et pensées, se termine par ces lignes éloquentes :

« Ainsi l’âge avancé est… une limitation, un rétrécissement. Et pourtant, il est tant de choses qui m’emplissent : les plantes, les animaux, les nuages, le jour et la nuit, et l’éternel dans l’homme. Plus je suis devenu incertain au sujet de moi-même, plus a cru en moi un sentiment de parenté avec les choses. » (Ma vie, p. 408)

Jung vivait, du moins à la fin de sa vie, de façon absolument consciente son « apparentement », pour reprendre le terme de Harold Searles, avec le monde. Il l’affirme sans ambiguïté : son être est constitué par ce qui l’entoure, il n’en est pas séparé.
Il lui arrivait d’ailleurs de conseiller aux personnes qui se tournaient vers lui de ne pas négliger la réalité terrestre, comme dans cette réponse qu’il fit un jour à un collègue :

« Pourquoi ne prenez-vous pas du temps pour aller dans la forêt ? Quelquefois, un arbre vous dit davantage que ce que vous pouvez lire dans des livres. » (cité par M. Sabini, p.6)

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La perte de connexion avec la Terre

Pour décrire l’évolution de la conscience moderne, Jung emploie la métaphore de la maison à plusieurs étages que l’humanité a construite génération après génération durant des millénaires. Cette image lui est venue d’un rêve fait en 1909, à l’âge de 34 ans.

«  Qu’on me permette la comparaison, suivante : nous avons à décrire et à expliquer un bâtiment ; son étage supérieur a été construit au XIXe siècle ; le rez-de-chaussée date du XVIe siècle et l’examen le plus minutieux de la maçonnerie montre qu’elle a été faite avec les matériaux d’une tour du IIe siècle. Dans la cave, nous découvrons des fondations romaines et sous celle-ci il y a une grotte obstruée sur le sol de laquelle on découvre, dans les couches supérieures, des outils de silex et, dans les couches plus profondes, des restes de la faune glaciaire. Ce serait là à peu près l’image de la structure de notre âme : nous vivons à l’étage supérieur et n’avons que vaguement conscience que l’étage inférieur est assez vieux. Ce qui est au-dessous de la surface de la terre est, pour nous, tout à fait inconscient… » (2) 

La rupture de connexion avec la Nature va de pair avec l’avènement de la conscience à travers les millénaires. Aujourd’hui, nous sommes familiers avec les seules parties visibles de notre demeure car nous avons perdu le contact avec ses fondations. Pour développer la conscience, il nous a fallu nous dégager de la base instinctive de la nature humaine mais cette séparation a été beaucoup trop systématique. La dissociation qui en est résultée nécessite d’être corrigée par un retour au fondement phylogénétique de notre maison.

«  La progression de l’homme vers le Logos fut un grand accomplissement, mais il doit le payer par une perte de l’instinct et une perte de réalité dans la mesure où il reste dans une dépendance primitive aux mots seuls…
Cette rupture du lien avec l’inconscient et notre soumission à la tyrannie des mots a un grand désavantage : l’esprit conscient devient de plus en plus victime de son activité discriminante, l’image que nous avons du monde se brise en de multiples facettes, et le sentiment originel de l’unité, le sentiment que nous sommes pleinement connectés  avec l’unité de la psyché inconsciente, est perdu. »  (cité par M. Sabini, p.72)

 

« En Occident, nous sommes devenus hautement disciplinés, organisés et rationnels. D’un autre côté, ayant autorisé le refoulement de notre personnalité inconsciente, nous avons exclu de notre compréhension la civilisation de l’homme primitif… Plus nous obtenons de succès dans la science et la technologie, plus diaboliques sont les usages que nous pouvons faire de nos inventions et de nos découvertes. » (cité par M. Sabini, p.11)

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Quelles sont les conséquences de la perte de connexion ?

Jung estime que la perte de participation émotionnelle avec la Nature, liée au développement de la conscience, a eu pour résultat un isolement social et cosmique des humains.

« A mesure que la connaissance scientifique progressait, le monde s’est déshumanisé. L’homme se sent isolé dans le cosmos, car il n’est plus engagé dans la nature et a perdu sa participation affective inconsciente avec ses phénomènes. » (3)

 

« C’est le corps, les sensations, les instincts, qui nous connectent avec le sol. Si vous abandonnez le passé, vous vous détachez naturellement du passé ; vous perdez vos racines dans le sol, votre connexion avec les ancêtres totémiques qui habitent dans le sol. Vous vous éloignez et dérivez, et vous tentez de conquérir d’autres terres parce que vous êtes exilés de votre propre sol. C’est inévitable. Les pieds iront de l’avant et la tête ne pourra les retenir car elle aussi est à la recherche de quelque chose. C’est le désir, errant toujours à la surface de la terre, toujours à la recherche de quelque chose. C’est exactement ce que Lac des Montagnes, le chef Pueblo, me disait : “Les américains sont fous. Ils sont toujours en quête. Nous ne savons pas ce qu’ils cherchent.”  C’est ainsi : trop de tête, et du coup trop de désir, trop de marche à la recherche de…, et aucun enracinement. » (cité par M. Sabini, p.73-74)

Un monde vidé de sa dimension spirituelle

Il n’y a pas si longtemps, les esprits à l’intérieur de la Nature étaient encore vivants et actifs. La religion judéo-chrétienne d’une part, le matérialisme scientifique d’autre part ont contribué à développer une attitude négative envers le monde des anciens, imprégné de spiritualité.

« Avec la compréhension scientifique, notre monde est devenu déshumanisé. L’homme se sent isolé dans le cosmos. Il n’est plus inclus dans la Nature et a perdu sa participation émotionnelle aux évènements naturels, qui jusqu’ici avaient pour lui une signification symbolique. Le tonnerre n’est plus la voix d’un dieu, il n’allume plus son projectile vengeur. Aucune rivière n’est là pour posséder un esprit, aucun arbre pour offrir un sens à une vie humaine, aucun serpent pour représenter la sagesse et aucune montagne pour abriter encore un grand démon. Aucune chose ne lui parle, et lui ne peut parler aux choses, aux pierres, aux plantes et aux animaux. Sa communication immédiate avec la nature n’existe plus, et l’énergie émotionnelle qu’elle générait a disparu dans l’inconscient. » (cité par M. Sabini, p. 79-80)

En 1923, au séminaire de Polzeath (Cornouailles), Jung repère quatre éléments qui ont subi une sévère répression avec l’avènement de la modernité : la nature, les animaux, l’imagination créatrice et la part « inférieure » ou primitive des humains. Ainsi la déconnexion présente deux versants : d’un côté, elle se fait par rapport à la nature extérieure, ce qui génère un sentiment d’isolement et d’errance chez les humains ; de l’autre, par rapport à la nature intérieure : les forces créatrices, les fondations naturelles de l’être.

Le monde s’est vidé de sa dimension spirituelle. Dans l’essai, Notes sur les évènements contemporains, Jung pose la question : Où sont donc passés les esprits qui animaient le monde ?
Réponse : ils ont élu domicile dans le monde humain, en conséquence de quoi nous nous trouvons soumis à des phénomènes de possession qui nous conduisent à des conséquences dévastatrices. Tant que les esprits, les démons et les dieux, vivaient à l’intérieur de la grande Nature, ils ne pouvaient faire beaucoup de dégâts ; mais depuis que nous les laissons vivre en nous sans nous en rendre compte, depuis que ces forces irrationnelles nous ont colonisés, les conséquences risquent d’être fatales.

« Qu’on se lamente ou qu’on apprécie l’inévitable disparition du monde primordial est hors sujet. Ce qui est important, c’est la question que personne ne pose jamais : Qu’est-ce qui arrive à ces figures et fantasmes, à ces dieux, ces démons, ces magiciens, ces messagers du ciel et ces monstres des abysses, quand nous voyons qu’il n’y a pas de serpent mercuriel dans les cavernes de la terre, qu’il n’y a pas de fées dans la forêt ni d’ondines dans les eaux, et que les mystères de la foi ont été réduits aux phrases d’un credo ? Même quand nous sommes sortis d’une illusion, cela ne veut pas dire que l’action psychique qui produit de telles illusions et qui maintenant se trouve en manque d’elles, a été abolie. On peut vraiment douter que notre manière de rectifier de telles illusions peut être considéré comme valable…. Nous avons perdu notre peur superstitieuse des mauvais esprits et des choses qui surgissent dans la nuit, mais, à la place, nous sommes saisis de terreur devant les gens qui, possédés par les démons, perpètrent l’acte effrayant du monde obscur. Que les responsables de telles actions ne s’imaginent pas possédés mais comme des “supermen” n’enlève rien au fait de leur possession. » (cité par M. Sabini, p.130-131)

Notre mode occidental de domination de la nature, grâce aux moyens techniques développés, s’est accompli à un prix terrible, en générant une réaction dévastatrice. Nous pensions avoir éliminé l’aspect « démoniaque » de la nature ; en réalité, il a seulement trouvé domicile dans la psyché humaine. Il se manifeste dans nos comportements avides, prédateurs, séducteurs, dominants, cruels… La toute-puissance projetée sur la Nature est pour finir vécue par l’homme à travers ses agissements.

« Nos moyens technologiques ont été développés jusqu’à devenir si dangereux que la question la plus urgente aujourd’hui n’est pas ce qui peut être fait pour continuer selon cette ligne, mais comment l’homme qui est responsable du contrôle de ces moyens devrait être constitué ou comment faire pour altérer l’esprit de l’homme occidental pour qu’il renonce à ces terribles moyens…
L’homme occidental n’a pas besoin de davantage de supériorité sur la nature que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur. Sur les deux plans, il a atteint une perfection diabolique. Ce qui manque est la conscience de son infériorité vis-à-vis de la nature autour de lui et en lui. Ce qu’il devrait apprendre, c’est qu’il ne peut pas faire ce qu’il veut. S’il n’apprend pas cela, sa propre nature le détruira. Il ne connaît pas son âme qui se rebelle contre lui de façon suicidaire. » (4) 

En 1927, soit une décennie après la guerre de 14-18, Jung interpelle vivement les humains :

« Après bientôt deux mille ans d’histoire chrétienne, à la place de la parousie et du royaume de mille ans, la guerre mondiale des nations chrétiennes avec les fils de fer barbelés et les gaz empoisonnés… Quelle débâcle dans le ciel et sur la terre !
Nous ferons bien, en présence d’un tel tableau, de revenir à une plus grande modestie. Certes le moderne se tient à un sommet ; mais demain ce sommet sera dépassé. Il est évidemment la résultante d’une évolution très ancienne ; mais, en même temps, il représente la plus grande désillusion de toutes les espérances de l’humanité. L’homme moderne s’en rend parfaitement compte. Il a vu la prospérité que peuvent apporter la science, la technologie et l’organisation étaient bénéfiques, mais aussi quelles catastrophes elles causent… Au fond toutes ces tentatives d’apaisement sont rongées d’un doute. Tout bien considéré, je ne crois pas m’avancer trop en comparant la conscience moderne à l’âme d’un homme, qui, ayant souffert d’un ébranlement fatal, en est resté très indécis. » (5)

Jusqu’au bout, Jung insiste sur la perte qui affecte le monde moderne :

 « L’homme moderne ne comprend pas à quel point son “rationalisme” (qui a détruit sa faculté de réagir à des symboles et à des idées numineux) l’a mis à la merci de ce monde psychique sous-terrain. Il s’est libéré de la “superstition” (du moins il le croit) mais ce faisant il a perdu ses valeurs spirituelles à un degré alarmant. Ses traditions morales et spirituelles se sont désintégrées, et il paie cet effondrement d’un désarroi et d’une dissociation qui sévissent dans le monde entier. 
Les anthropologues ont souvent décrit ce qui se produit lorsque les valeurs spirituelles d’une société primitive sont exposées au choc de la civilisation moderne. Les membres de cette société perdent de vue le sens de leur vie, leur organisation sociale se désintègre et les individus eux-mêmes se décomposent moralement. Nous nous trouvons actuellement dans la même situation. Mais nous n’avons jamais compris la nature de notre perte, car nos guides sur le plan spirituel se sont préoccupés davantage de protéger les institutions religieuses que de comprendre le mystère que représentent les symboles de la religion. A mon avis, la foi n’exclut nullement la réflexion (l’arme la plus efficace de l’homme) ; mais malheureusement de nombreux croyants semblent avoir une telle peur de la science (et, dans le cas présent, de la psychologie), qu’ils demeurent aveugles à ces forces psychiques numineuses, qui, depuis toujours, régulent le destin de l’homme. Nous avons dépouillé toutes les choses de leur mystère et de leur numinosité : plus rien n’est sacré à nos yeux… » (6)

Pour Meredith Sabini, un des grands apports de Jung est  la restauration de la Nature dans son entièreté originelle. Le psychiatre insiste en effet pour nous rappeler que :

« la nature n’est pas seulement matière, elle est aussi esprit ». »  (cité par M. Sabini, p. 80)

Selon lui, il est nécessaire que nous nous reconnaissions comme des êtres forgés par notre histoire naturelle ayant, vivant dans les couches les plus profondes, un « homme archaïque », originel, premier. Meredith Sabini précise :

« Ce n’est pas l’âme éthérée chrétienne que nous avons perdu mais l’âme de la brousse, plus concrète, qui nous relie avec un totem ou un esprit ancestral dans la Nature. » (p. 79)

Notre constitution psychique présente en réalité deux aspects : l’esprit moderne et l’archaïque. Le dernier s’est formé au cours des millions d’années de notre histoire évolutionnaire et constitue le soubassement de ce que nous sommes.

« Quand un homme a 50 ans, une partie seulement de son être a existé pendant un demi-siècle. L’autre partie qui vit aussi dans sa psyché peut être âgé de millions d’années. » (cité par M. Sabini, p. 196.)

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C’est ce que Jung appelle l’inconscient collectif :

« comparable à une mer sur laquelle la conscience du moi voguerait, semblable à un bateau. C’est pourquoi rien ou presque rien du monde psychique originel n’a disparu. » (7)

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L’homme archaïque

Au cours d’une conférence donnée en 1931, à 56 ans, Jung déclarait :

« La psychologie archaïque n’est pas seulement psychologie du primitif, elle est aussi celle de l’homme civilisé moderne ; non pas uniquement psychologie de quelques phénomènes de choc en retour dans la société moderne, mais bien celle de tout homme civilisé qui, indépendamment de son haut degré de conscience, est encore un homme archaïque dans les couches plus profondes de sa psyché. De même que notre corps est encore celui d’un mammifère avec toute une série de restes d’états encore plus anciens, analogues à ceux des animaux à sang froid, de même notre âme aussi est un produit de l’évolution qui, si l’on remonte vers ses origines, affiche toujours d’innombrables archaïsmes. » (8)

Nous taxons à tort « le primitif » d’illogisme. La réalité est seulement que nous ne partons pas du même point de vue que lui. Rien ne montre que l’homme archaïque est moins rationnel que le moderne. C’est seulement leurs regards qui diffèrent (9).
Notre esprit moderne a tendance à penser causalité : tout ce qui se produit a une cause naturelle que nous pouvons expliquer scientifiquement. Pour l’esprit archaïque, l’origine des phénomènes est ailleurs, dans les forces invisibles à l’œuvre derrière la scène. Pour « le primitif », tout procède d’une puissance invisible, surnaturelle, d’une intention. Du coup, les visions du monde entre « modernes » et « primitifs » sont très différentes.

« En fait, le primitif n’est ni plus logique, ni plus illogique que nous. C’est son hypothèse qui est autre… Pour nous, il est naturel de dire : cette maison a brûlé parce qu’un éclair y a mis le feu. Pour le  primitif, il est aussi naturel de dire : un sorcier a utilisé l’éclair pour brûler précisément cette maison-là. » (10)

 

« Nous avons appris, grâce à la préférence unilatérale accordée aux causes naturelles, à séparer le psychique subjectif de l’objectif naturel. Le primitif, au contraire, maintient son âme en dehors, dans les objets. » (11)

Le développement de la conscience nous a conduits à porter un regard objectif sur le monde et, à partir de là, à séparer « le psychique subjectif de l’objectif naturel ». Cette séparation n’existe pas chez « le primitif » qui vit dans un monde de « participation mystique », selon l’expression employée par Lévy-Bruhl à laquelle Jung préfère celle de « participation inconsciente ».

Si l’on observe la vie selon le point de vue du « primitif », tout procède de forces surnaturelles, ce qui pose alors la question :

« La fonction psychique âme ou esprit, ou inconscient, prend-elle naissance en moi, ou la psyché est-elle au début de la formation consciente, vraiment au-dehors, sous la forme d’intentions et de puissances volontaires et finit-elle par pénétrer peu à peu dans l’homme au cours de son développement spirituel ? » (12)

 

« Le psychique apparaît comme une source de  vie, un “primum movens”, comme une présence surnaturelle mais objective. C’est ce qui explique que le primitif sache converser avec son âme : elle a une voix en lui, n’étant pas absolument identique à lui-même et à sa conscience. Le psychique pour l’expérience originelle n’est pas comme pour nous la quintessence du subjectif et de l’arbitraire ; c’est quelque chose d’objectif, un jaillissement spontané qui porte en soi sa raison d’être. » (13) 

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Comment la rupture peut-elle se guérir ?

Fiers de l’évolution de notre espèce, nous avons tendance à considérer la conscience uniquement comme bénéfique mais elle se révèle aussi maléfique car l’unité originelle avec la nature se trouve rompue.
En fait, l’émergence de la conscience est toute récente. Il ne s’agit pas de nous en détourner, de lâcher en chemin ce bien précieux pour régresser, mais de lui permettre de se développer davantage. Notre tâche est d’œuvrer pour son enrichissement grâce à l’expérience de son fondement originel, de recontacter le sentiment d’interconnexion que nous avons perdu.

« La différenciation de la conscience est de fraîche date. Elle vient à peine d’éclore péniblement du sommeil originel ; elle est en train de prendre, avec lourdeur et maladresse, notion d’elle-même. Se bercer de l’illusion d’avoir atteint quelque sommet serait folie. Notre conscience contemporaine n’est qu’un petit enfant qui commence à peine à dire “je”. » (14)

Notre époque en crise, en raison de l’état de dissociation qui l’affecte, est au bord d’un basculement :

« Toute maladie qui dissocie un monde constitue en même temps un processus de guérison ou, en d’autres termes, elle est comme le point culminant d’une gestation annonçant les douleurs de l’accouchement. Une période d’effritement comme celle de l’Imperium Romanum est en même temps une période d’enfantement. » (15)

Pour Meredith Sabini, Jung ne fait rien de moins que ressusciter le modèle culturel du temps des chasseurs-cueilleurs du Pléistocène, premier mode de vie de notre espèce (p. 8). Cette restauration, nous dit-elle, est peut-être sa contribution la plus importante, même si elle est restée méconnue, car la compréhension des aspects archaïques de la psyché humaine est extrêmement utile aujourd’hui.

« Ce dont nous avons besoin est d’en appeler à un arrêt de la dissociation fatale qui existe entre une manière d’être en hauteur et une manière d’être en bas ; nous devons unifier le conscient et le primitif. » (cité par M.Sabini, p. 18)

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Il nous faut reconnaître que la matière est animée par l’esprit et que, dans ce qui est en bas, l’inconscient, réside une sagesse pour l’homme. 

 « La Nature n’est pas seulement matière, elle est aussi esprit… L’inconscient n’est pas limité seulement aux processus réflexes instinctuels en lien avec les centres corticaux ; il s’étend au-delà de la conscience et, avec ses symboles, anticipe de futurs processus conscients. C’est pourquoi il est vraiment un supraconscient. » (cité par M.Sabini, p.80-81)

Selon Maredith Sabini, les conseils pratiques donnés par Jung pour remédier au manque de contact avec la Nature, en dedans et au-dehors, ne sont guère différents de ce qui est largement indiqué aujourd’hui : vivre en petites communautés ; travailler moins ; cultiver un lopin de terre pour que reviennent les instincts, et faire l’usage le plus modéré de la radio, de la télévision, des journaux et des gadgets technologiques.

« Ce renversement par rapport à l’attitude commune de domination rend la contribution de Jung unique. » (p. 19)

Soigner notre relation à la Nature se fait par l’externe : un bain dans la rivière, une promenade dans la forêt, contempler un coucher de soleil… La nature nous touche, nous ressource, nous soigne, nous enseigne. Ce contact se fait à travers la conscience de ce qui se passe dans le corps : les sensations et les émotions.

« La vie naturelle est le sol nourrissant de l’âme. » (cité par M. Sabini, p.67)

Cependant il ne serait pas réaliste de ne voir en ce contact que des aspects bienfaisants. Jung évoque les cas sévères qu’il a rencontrés, pour lesquels l’immersion dans la nature représentait une façon de s’anesthésier, une sorte de drogue pour ne plus ressentir, pour s’oublier.

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Soigner notre relation à la Nature se fait aussi par l’interne, par l’écoute de l’inconscient, notamment à travers les rêves.
En réalité, le moi conscient est constamment menacé par les abîmes de l’inconscient. Nous nous croyons séparés au point que notre époque est atteinte du mal de la disjonction, de la dissociation. Mais c’est un chemin vers l’unification intérieure qu’il nous faut emprunter maintenant. Il nous faut retisser du lien avec l’homme originel en nous. A travers la sagesse des rêves se dessine le chemin qui nous ramène aux bases de l’existence humaine.

Le rêve est la porte qui ouvre sur « l’âme obscure et unificatrice », sur l’esprit âgé de millions d’années en nous. Il émerge de notre nature originelle, inconsciente, antérieue à toute conscience du moi. L’écouter, c’est faire « retour sur soi-même », c’est quitter l’ego pour laisser parler l’Etre, le Soi, pour entendre le discours de l’âme.

Toutefois, Jung est bien conscient que

« l’homme moderne se moquera de cette idée d’une porte cachée et demandera ce qu’un rêve peut faire face aux terribles réalités telles que la pollution de l’eau, l’étendue radioactive, la surpopulation et la pollution par le bruit. » (M. Sabini, p.18)

Si Jung n’a pas de réponses à ces problèmes, il croit pourtant que « l’âme ancienne de l’humanité » aurait peut-être quelque chose à en dire, car elle est source d’inspiration renouvelée.

Nous sommes invités à faire la plus simple des choses : nous prendre nous-mêmes au sérieux. L’intérêt pour la nature humaine ne conduit pas à une augmentation de l’égocentrisme mais encourage le processus de maturation grâce auquel les gens deviennent responsables et capables de constituer une communauté (communitas) stable. Dans « The meaning of Psychology for modern man » (« La signification de la psychologie pour l’homme moderne »), Jung évoque le cul de sac dans lequel nous nous trouvons maintenant. Bien que notre soi moderne ne perçoive aucune voie pour en sortir, le soi archaïque, vieux de millions d’années, est capable de faire quelque chose pour nous aider. C’est à la rencontre de l’âme obscure que nous sommes invités à travers les manifestations de notre corps et les messages oniriques reçus chaque nuit. (p.163)

« Ce dont les gens ont le plus peur n’est pas tant l’âme, qui pour eux est pratiquement inexistante, mais le corps. C’est pourquoi ils ne veulent pas voir l’animal ou l’esprit mauvais qui attend pour leur dire quelque chose lorsqu’ils se retrouvent seuls…»  (cité par M. Sabini, p. 169)

 

« Nous ne pouvons voir au-delà du chemin qui conduit vers l’obscur et le détestable – mais aucune lumière, aucune beauté, n’émergera jamais de l’homme qui ne peut soutenir cette vision. La lumière est toujours née des ténèbres… » (cité par M. Sabini, p. 208)

 

« Nous avons besoin de davantage de psychologie. Nous avons besoin de mieux comprendre la nature humaine, car le seul danger réel existant est l’homme lui-même. Il est le grand danger et nous n’en sommes malheureusement pas conscients. Nous ne savons rien de l’homme ou si peu. Nous devrions étudier sa psyché parce que nous sommes à l’origine de tout le mal en train de se produire. » (cité par M. Sabini, p. 174)

 

 « Si la grande chose qu’est la culture va de travers, cela tient simplement à ce que les hommes pris isolément vont de travers, à ce que je vais de travers. Raisonnablement, il faudra commencer par me redresser moi-même. » (16)

 

« Les efforts de la psychologie moderne pour sonder l’inconscient apparaissent comme de salutaires réactions de la psyché européenne, comme si nous cherchions à rétablir la connexion avec ses racines perdues. Ce n’est pas seulement une façon de retrouver les instincts naturels (ce qui paraît avoir été la préoccupation de Freud) mais une façon de contacter les fonctions archétypales qui posent des limites aux instincts et leur donnent leur forme et leur signification. »

Meredith Sabini résume ainsi la position de Jung :

« Alors que chaque difficulté subjective doit être considérée à partir de la situation humaine perçue comme un tout, nos efforts individuels pour nous mettre en ordre, pour nous conformer au Tao, représente notre contribution pour soigner le tout. » (M. Sabini, p. 177)

Conclusion

Le travail de recherche réalisé par Meredith Sabini montre que la déconnexion des humains par rapport à la Nature a été une préoccupation constante de Jung. Cet aspect de son œuvre manquait d’être reconnu. Avec The Earth has a soul, nous avons maintenant à notre disposition la vue d’ensemble du psychiatre sur cette question devenue cruciale aujourd’hui.

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(1) ‘Ma vie’, souvenirs, rêves et pensées, Gallimard, 1981
(2)  Problèmes de l’âme moderne, Buchet Chastel, 1987, p. 42-43.
(3) L’homme et ses symboles, Robert Laffont, 1982, p. 95.
(4) Psychologie et orientalisme,  Albin Michel, 1985, p. 190.
(5) Problèmes de l’âme moderne, Buchet-Chastel, 1987, p.169.
(6) L’homme et ses symboles, Robert Laffont, 1982, p.94.
(7) L’homme à la découverte de son âme, Albin Michel, 1995, p.73.
(8) Problèmes de l’âme moderne, Buchet Chastel, 1987, p.134
(9) comme l’a expliqué Claude Lévy-Strauss.
(10) Problèmes de l’âme moderne, Buchet-Chastel, 1987, p. 136.
(11) Problèmes de l’âme moderne, Buchet-Chastel, 1987, p.151.
(12) Problèmes de l’âme moderne, Buchet-Chastel, 1987, p. 160.
(13) L’homme à la découverte de son âme, Albin Michel, 1995, p. 57
(14) L’homme à la découverte de son âme, Albin Michel, 1995, p. 73.
(15) L’homme à la découverte de son âme, Albin Michel, 1995, p. 76-77.
(16) L’homme à la découverte de son âme, Albin Michel, 1995, p.92.

Les trois dernières illustrations sont tirées du Livre Rouge.