Marie Romanens : «La nature ravive l’archaïque en l’homme»

Interview de Pascale Senk le 01.07.2018 pour Le Figaro

http://www.lefigaro.fr/sciences/2018/07/01/01008-20180701ARTFIG00178-marie-romanens-la-nature-ravive-l-archaique-en-l-homme.php

 

LE FIGARO. – Les scientifiques, les environnementalistes ont quelque chose à dire sur la nature. Mais qu’en est-il d’une psychologue comme vous ?

Marie ROMANENS. – Il est vrai que l’on n’évoque guère le rapport au monde sauvage durant nos études universitaires. En revanche, la clinique nous donne de nombreuses occasions d’en entendre parler par les patients. J’y étais évidemment très sensible car, dans mon histoire personnelle, la nature avait joué un rôle essentiel. J’étais une enfant assez triste et solitaire. Mes parents avaient été frappés par divers drames et
deuils. Heureusement, j’allais passer de longues heures sous les pins dans notre région, l’Ardèche nord. Grâce à cette fréquentation intense, je me reconstituais comme une enveloppe protectrice et vivifiante qui me manquait par ailleurs. Car il y a une expérience charnelle et psychique de la nature. Quand mes patients en témoignaient, je n’en doutais pas.

Que vous en disaient-ils ?

Cette évocation apparaissait souvent chez ceux qui déménageaient. Je me souviens de personnes originaires d’Afrique qui me racontaient leur choc lors de leur arrivée en France alors qu’elles avaient été élevées dans des paysages sauvages, luxuriants où les parfums et les couleurs étaient intenses. Leur identité s’était formée dans cet environnement sensoriel qui désormais leur manquait cruellement. Chez d’autres personnes, très
anxieuses, le souci de la dégradation de la planète prenait une place importante au côté des problématiques relationnelles avec leur famille. Je me souviens aussi de parcours où le retour à la terre natale, notamment dans un environnement rural, répondait chez une patiente à une libération et à une reconnaissance de ses besoins profonds.

Vous êtes désormais l’une des rares psychologues françaises à vous intéresser
à l’écopsychologie. Que stipule-t-elle ?

Au début des années 1960, Harold Searles, psychanalyste américain travaillant avec les psychotiques, a estimé que si notre structuration psychique se fait dans les liens que nous tissons avec les autres, notre famille, nos proches, l’école ou la culture, elle se fait aussi par notre lien avec notre environnement non humain et notamment la nature. Il suffit de mesurer la tonalité émotionnelle de quiconque selon que l’on vit entouré de
beaux paysages ou face à des barres d’immeubles. Pendant longtemps, les psychologues ne s’étaient pas intéressés à cette dimension de la nature, et les écologistes ou environnementalistes ne se préoccupaient guère de psychologie. Dans les années 1990, l’écopsychologie s’est développée en élaborant des ponts
entre ces disciplines. Et depuis 2000, elle prend davantage en compte les études scientifiques, notamment la psychologie de conservation, pour se recentrer sur l’expérimentation directe dans le milieu naturel.

Pourquoi est-ce important, selon vous, de prendre en compte cette dimension psychologique ?

La nature ravive l’archaïque en l’homme. Cela peut donner le meilleur, un sentiment de bien-être, d’apaisement, l’impression d’être «nourri» et revivifié. Mais cela peut aussi générer une régression et une idéalisation massive donnant lieu à toutes sortes de dérives comme nous avons pu le constater dans quelques ateliers «d’immersion dans la nature». Peut s’ensuivre alors une coupure avec le réel. Car si la nature est belle, si elle prodigue de nombreuses ressources à l’humain, si elle est bénéfique à sa santé physique et
psychique, elle peut aussi être destructrice et violente. Ce qui importe est de maintenir un lien avec elle car la déconnexion dans laquelle nous vivons aujourd’hui tue le vivant. Quand notre existence est fondée sur une vision séparant l’homme de la nature, elle devient mortifère.

« Éthique de la considération »

La philosophe Corinne Pelluchon vient de publier un nouvel ouvrage aux éditions du Seuil. Dans cet essai, elle interroge  : « Pourquoi avons-nous tant de mal à changer nos styles de vie alors que plus personne ne peut nier que notre modèle de développement a un impact destructeur sur le plan écologique et social ni douter de l’intensité des violences infligées aux animaux ? ». Pour relever le défi de ce questionnement, elle quitte le terrain de l’argumentation rationnelle et prône une « éthique de la considération », seule capable de répondre aux enjeux majeurs de notre monde, les injonctions morales et les règlementations juridiques et économiques n’y suffisant pas. Il faut encourager « les vertus », affirme-t-elle, à savoir les manières d’être qui peuvent générer une vie bonne. Dans un dialogue avec  Platon, Spinoza, Descartes… mais aussi Arne Naess, l’écopsychologie et l’écoféminisme, la philosophe mène une réflexion qui redonne place centrale au corps ainsi qu’au caractère relationnel de l’être. Elle prend en considération la vulnérabilité de la personne en s’intéressant aux motivations profondes qui la poussent à agir.
A l’opposé de l’apologie d’un sujet tout-puissant, l’homo œconomicus, Corine Pelluchon met au premier plan l’humilité. C’est seulement en ayant des égards pour tout ce qui échappe à notre maîtrise (souffrance, handicap, fatigue, vieillissement, mort…) que l’on pourra repenser un nouveau contrat social, accepter l’altérité animale et construire une société plus saine sur le plan écologique.

L’éthique de la considération est inséparable de la reconnaissance de notre vulnérabilité, qui est la marque de notre fragilité, mais aussi ce qui nous rend aptes à nous sentir concernés par les autres, voire à souffrir pour eux.

En me référant au philosophe écologiste Arne Næss, j’essaye de montrer comment on peut interpréter ce mouvement d’élargissement du moi et comprendre le sens d’une philosophie qui relie une sagesse de l’habitation de la Terre et des aspirations n’ayant rien à voir avec ceux de l’homo œconomicus.

La considération est l’attitude globale sur laquelle se fondent les vertus. Elle résulte d’un processus d’individuation, l’individu intègre dans son bien propre le monde commun, lequel englobe les générations passées, présentes et futures, les animaux, le patrimoine naturel et culturel. En approfondissant la connaissance de moi-même comme d’un être charnel, la conscience de mon appartenance au monde commun et de ce qui m’unit aux autres vivants devient un savoir vécu. Ma manière de percevoir le monde et les autres change. Naît le désir de transmettre un monde habitable. La considération est liée à la transdescendance qui désigne cette expérience m’ouvrant à l’incommensurable identifié au monde commun lequel m’accueille à ma naissance et survivra à ma mort individuelle. Les trois dimensions du vivre, « vivre de », « vivre avec » et « vivre pour », fusionnent.

Nous vous recommandons vivement la lecture de cet ouvrage. Il est possible aussi d’écouter Corine Pelluchon sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/le-principe-de-consideration-de-corine-pelluchon