Livre Soigner l’esprit, guérir la Terre, Introduction à l’écopsychologie

Livre : Soigner l’esprit, guérir la Terre, Introduction à l’écopsychologie


Soigner l'esprit, guérir la Terre : introduction à l'écopsychologie - Maxime Egger


Soigner l’esprit, guérir la terre

Introduction à l’écopsychologie
Par Egger Michel Maxime
Fondations écologiques n°5
ISBN: 978-2-8309-1569-3
Les Editions Labor et Fides » Spiritualité
Paru le 08/04/2015      288 pages

 

Pour information :
Le 24 mai 2015, Marie Romanens a participé à un débat télévisé avec Michel-Maxime Egger : « Mon esprit pour guérir la planète » dans l’émission « Faut pas croire » sur RTS Un. http://www.rts.ch/emissions/religion/faut-pas-croire/6703929-mon-esprit-pour-guerir-la-planete.html?vid=6807205

Dans ce nouveau livre qu’il vient de publier, sous un titre qui rappelle celui de Theodore Roszak, Mary Gomes et Allen Kanner, Ecopsychology, Restoring the Earth, Healing the Mind (1995), Michel Maxime Egger se fait le porte-parole des pionniers de l’écopsychologie. Il rapporte les propos qu’ils ont tenus, leurs questionnements, leurs réflexions, leurs hypothèses et les perspectives qu’ils ont imaginées. Un travail considérable de lecture puis de restitution de nombreux textes anglo-saxons, qui rend compte du développement de l’écopsychologie à ses débuts.

L’ouvrage, bien construit, se divise en quatre parties. La première expose les limites de l’écologie et de la psychologie ; la seconde, les raisons profondes de la séparation entre les deux domaines et plus largement entre les humains et la nature ; la troisième propose une nouvelle vision, holistique, à l’origine d’une « refondation de la psychologie » ; la quatrième donne la parole aux nouvelles approches écothérapeutiques, incarnations de la mutation en cours. Chacune de ces parties se termine par une présentation :
– de Carl G. Jung d’abord, « une exception notable » dans le monde « psy » qui le mettrait en position de « précurseur de l’écopsychologie » (p. 60)
– de Paul Shepard, professeur d’écologie humaine, qui n’eut de cesse de comprendre les raisons de notre comportement destructeur vis-à-vis de la nature
– de Theodore Roszak, « un auteur qui incarne le nouveau paradigme promu par l’écopsychologie » (p. 185)
– et, enfin, de Joanna Macy, créatrice d’une méthode de transformation personnelle et collective, « le travail qui relie ».

Faire connaître l’histoire et les développements de l’écopsychologie au public, comme s’y est engagé M.M. Egger, est une tâche utile. Mais, pour nous, elle n’est pas suffisante.

Il nous paraît également nécessaire de prendre du recul vis-à-vis du discours qui a été tenu par la poignée de pionniers immergés dans le mouvement de la contre-culture, autrement dit dans le bouillonnement intense d’idées contestataires qui s’est produit aux Etats-Unis à partir des années 1960 et qui a donné naissance au concept nouveau d’écopsychologie [1].
D’ailleurs, les écopsychologues sont loin d’être unanimes. Se situant dans un domaine en pleine émergence, qui donne lieu à de nombreux tâtonnements, parfois même des égarements, ils ont souvent des avis différents et les controverses sont fréquentes entre eux.
Toutes les personnes citées par M.M. Egger ne sont pas non plus des écopsychologues. Roszak, par exemple, ne se pose pas comme tel. Il est celui qui a présenté l’écopsychologie et qui, par ses talents d’écrivain, l’a fait connaître au grand public. Quant à Joanna Macy, même si elle est souvent citée dans la sphère de l’écopsychologie pratique, elle non plus ne se revendique pas comme écopsychologue.
Dans notre site,  nous rappelons que « l’écopsychologie pour le moment n’est qu’une étoile filante » (François Terrasson). De notre point de vue, si nous voulons qu’elle se développe et trouve une audience, la tâche est non seulement de la faire connaître mais aussi de clarifier autant que possible ce qu’elle recouvre et les égarements qui peuvent l’affecter.

L’ouvrage de Michel Maxime Egger nous offre aujourd’hui une opportunité pour préciser ce nécessaire discernement. Cette recension est l’occasion pour nous de soulever une nouvelle fois les points qui posent problème dans l’écopsychologie, en expliquant les raisons de notre désaccord vis-à-vis de ce qui est écrit. Forcément, ces explications exigent que nous développions certains concepts et que nous fassions appel à des données maintenant reconnues concernant la psyché, afin de démonter nombre d’arguments mis en avant par les premiers avocats de l’écopsychologie.

Le discours tenu par Theodore Roszak

Alors que plus de vingt ans se sont écoulés depuis les écrits de Théodore Roszak, alors que de nouveaux auteurs les ont remis en question, nous avons maintenant suffisamment de recul pour prendre de la distance par rapport à ces premières élaborations, notamment pour ne plus suivre aveuglément un discours entaché d’imprécisions, de méprises et d’inexactitudes, qui donne une vision caricaturale du courant académique de la psychologie.
Rappelons ce qu’il en est de ce discours.
En lisant The Voice of the Earth (publié en 1992), nous avons découvert que Roszak en arrive à prôner un retour au « grand Tout » [2]. Plutôt qu’à un élargissement de la conscience réflexive, nous sommes invités à une « régression », dans un désir romantique de ne faire qu’un avec le monde : être dans le « grand Tout » où ni soi ni l’autre n’existent plus. Plutôt qu’à une prise de distance avec notre enracinement biologique, nous sommes invités à nous mouvoir à travers lui pour retrouver l’Eden.

« Nous pourrions nous mouvoir à travers lui (le biologique) vers l’écologie, dans la recherche d’un environnement qui soit parfait. » [3]

 

« Le ça est ce cœur psychique protohumain que notre évolution depuis des millions d’années a formé pour s’accorder à l’environnement planétaire. » [4]

L’accord parfait est ce qui est recherché. L’illusion de baigner dans un monde sans faille où nous serions aussi « enchantés » que des enfants. [5]
C’est alors méconnaître une réalité incontournable : celle de notre état d’être distinct, qui ne peut se fondre (se confondre) dans le « grand Tout ». Etre distinct est le passage obligé par lequel nous nous développons en tant que sujets et sommes initiés à la relation : à nous-mêmes et à l’autre, perçu lui aussi comme sujet à part entière. Seul chemin, en fait, qui puisse nous mener à l’universalité. La voie du Tao nous intime de passer par la danse de la dualité Yin/Yang [6].
C’est seulement en assumant notre spécificité humaine que nous pourrons rencontrer réellement le reste du monde naturel, qu’il pourra nous apparaître tel qu’il est, non pas tel que nous l’imaginons.
Le philosophe israélien, Martin Buber, l’affirmait (dans Je et Tu ) : « l’entrée en relation » présuppose « une mise primordiale à distance ».

« Assurément, le monde “habite” en moi en tant que représentation, de même que j’habite en lui en tant que chose. Mais il ne s’ensuit pas qu’il est en moi, de même que je ne suis pas réellement en lui. Lui et moi sommes engagés dans une relation. » [7]

A plusieurs reprises, Michel Maxime Egger donne l’impression de pressentir le problème posé par les propos de Roszak. Par exemple :
– Dans le sous-chapitre « Les voix dissidentes sur l’idée de nature », il écrit :

« Ces critiques montrent l’importance d’être conscient de l’imaginaire que l’écopsychologie véhicule, avec toute la part de projections et de fantasmes que cela peut comporter. » (p. 146)

– De même, dans le sous-chapitre intitulé « le lieu de l’amour » :

« Plusieurs écopsychologues mettent en garde : la volonté de dépasser le dualisme et d’affirmer notre unité avec la nature ne doit pas nous faire tomber dans le piège d’un monisme ontologique statique, où l’union deviendrait fusion et confusion. » (p.167)

Nous regrettons toutefois qu’il n’ait pas creusé davantage cette question de l’imaginaire des écopsychologues, qui de notre point de vue est essentielle si nous voulons clarifier le champ de l’écopsychologie.

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Les déformations appliquées à la psychologie classique et à la psychanalyse

Roszak et certains écopsychologues qui l’ont suivi désirent tellement convaincre les autres de leur vision pleine d’idéalisation qu’ils en arrivent à dénaturer les concepts de la psychologie.

Dans l’ouvrage de Michel Maxime Egger, nous relevons ainsi un contresens lorsque les enjeux de l’éducation sont évoqués, notamment en ce qui concerne la conquête de l’autonomie individuelle (p.233). Ce contre-sens est significatif de la confusion dont certains auteurs font preuve en écopsychologie. En cela, il vaut la peine de s’y arrêter.

La théorie de la psychiatre Margaret Mahler, nous dit M.M. Egger, est jugée réductrice par les écopsychologues car elle présente le développement de l’enfant comme un processus de séparation et d’individuation qui conduit à l’autonomie, donc, selon eux, à un ego indépendant qui sera armé pour faire sa place « dans une société et une économie marquées par une logique de compétition » (p. 233 et 234).
S’il est vrai que, dans la vision occidentale moderne, nous nous sommes déconnectés de la Terre, devenant ainsi un peuple « hors sol », il ne s’agit pas pour autant de condamner tout développement de l’enfant qui le conduit à son autonomie.
Au travers des contacts avec leurs patients, les psychothérapeutes ont mesuré l’importance qu’il y a à insister sur le mouvement dit de « séparation » de l’enfant vis-à-vis de ses parents. Va-t-on arrêter une petite fille de trois ans dans son élan, quand elle dit « non » à sa mère qui veut l’aider, parce qu’aujourd’hui elle a décidé de lacer ses souliers toute seule ?
Les cabinets de « psy » sont majoritairement remplis de personnes qui n’ont pu se décoller de la psyché d’un parent (voire des deux). Parce que ce dernier était porteur d’une blessure intérieure cachée (deuil non fait, détresse cachée, abus subi…), elles sont restées psychiquement accrochées à lui afin de l’aider à survivre. Elles ont renoncé à aller dans le sens de leur être propre. Dès lors, il est important d’écouter leur désir (souvent très culpabilisé) de « se séparer » et de faire leur propre choix de vie. Il ne s’agit nullement de césure, de rupture, d’individualisme à tout crin, mais du simple droit à l’existence que tout enfant a légitimement vis-à-vis de sa famille. Il ne s’agit pas de ne plus dépendre mais de la possibilité d’accéder à une autonomie qui donne une certaine liberté personnelle : la liberté de créer à partir de la complexité des liens [8].
Confondre ce droit avec la tendance de notre société qui, parce qu’elle est anthropocentrique, ne reconnaît plus son lien avec la nature et qui, en raison de l’impérialisme du marché, favorise l’individualisme et la compétitivité, procède d’un glissement de logique. Ce glissement induit les personnes en erreur quant à leur pulsion naturelle à s’individuer, en présentant ce désir comme essentiellement sous-tendu par des raisons égotiques.

Pour Jung, rappelons-le, l’individuation est le processus qui conduit à la réalisation de l’être, grâce à la rencontre avec soi-même et avec les autres. Ce processus n’est pas la promotion de l’individualisme car l’individuation est le processus de création et de distinction de l’individu et non de séparation/coupure d’avec ce qui l’entoure. Les personnes qui ont pu se développer dans le sens de l’individuation, de manière autonome par rapport aux influences de leur milieu, n’ont pas besoin de défendre mordicus leur identité à travers des comportements individualistes. Parce qu’elles savent écouter leurs besoins, elles sont ouvertes à ceux des autres, qu’ils soient humains ou non humains. A contrario, la tendance à affirmer son individualité de façon égotique est le signe d’une fragilité dans la construction de son sentiment d’identité, d’une difficulté à se sentir libre intérieurement. C’est le manque d’individuation qui pousse la personne individualiste à se cramponner à ses certitudes, ses besoins, son quant à soi. Si elle se vit comme radicalement séparée, différente, n’ayant rien à voir avec l’autre, défendant âprement son territoire face à lui, c’est parce qu’au fond, inconsciemment, elle se sent si peu sûre d’elle.
Par conséquent, désirer que les humains reconnaissent davantage leur lien à la Terre implique non pas de condamner le processus d’individuation mais au contraire de le favoriser.

Michel Maxime Egger contredit d’ailleurs son propos en faisant parler les écopsychologues d’une tout autre manière, à peine deux pages plus loin dans son livre. Il évoque les éléments complémentaires qui, selon eux, seraient nécessaires à la maturité. Cette fois, il n’est plus possible de considérer l’éducation à l’autonomie comme une erreur puisque la « conscience aiguë de notre identité personnelle et de ce qui nous distingue des autres », est tout autant prioritaire que le sens de l’appartenance à la toile de la vie (p. 235).

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Ce contresens à propos du processus d’autonomisation fait partie de toute une série d’erreurs et de prises de liberté vis-à-vis des théories de la pensée psychologique académique.

D’abord, l’appréciation très limitée qui est faite de la psychologie par Roszak. Celui-ci méconnaît l’étendue de la discipline et l’importance de ses découvertes, au point que l’on en arrive à prendre peur quand l’ambition déclarée est de vouloir « refonder la psychologie ». Nous nous posons la question : Qui sera habilité à se présenter comme expert dans cette nouvelle psychologie ?
Quand M.M. Egger aborde la psychologie, suivant en cela le discours de Roszak, il se tourne essentiellement vers la psychopathologie et la thérapie. Mais la psychologie ne se réduit pas à cela : elle ne se limite pas au pathologique. Elle aborde tout ce qui a trait à la psyché, d’où l’existence d’une psychologie du travail, d’une psychologie environnementale, d’une psychologie du développement de l’enfant, d’une psychologie sociale…
Pour nous, il ne peut s’agir de soigner la pathologie des gens afin que la planète aille mieux, mais plutôt de comprendre ce qu’il en est de la relation Homme-Nature. Attribuer les problèmes écologiques actuels uniquement aux maladies ou plus simplement aux raisons émotionnelles (peur, culpabilité, impuissance) qui empêchent d’agir est forcément réducteur. C’est oublier la simple difficulté à changer, le temps de latence nécessaire entre la prise de conscience et le passage à l’action, le sentiment légitime de désarroi qui paralyse en période de crise, l’ignorance normale de savoir ce qui est bon à faire quand les données manquent encore. C’est oublier aussi les rouages nécessaires au niveau sociétal pour changer de vision du monde.

Concernant les théories psychologiques et psychanalytiques, nous relevons en outre plusieurs erreurs révélatrices de l’aspiration à un retour au monde paradisiaque naturel, sauvage, que nous aurions tous connus enfants, un monde à l’opposé de la civilisation urbaine industrielle et rationnelle, tellement pathogène, un monde dont Michel Maxime Egger se fait le chantre quand il suit Roszak dans ses élans « romantiques » du côté du primitivisme.
Par exemple :
– La définition de l’inconscient (p. 18). Chez Freud, l’inconscient n’est pas seulement, le « ça », autrement dit le monde pulsionnel, mais également une part du « moi » et une part du « surmoi » qui sont impliquées dans le processus de refoulement.
– L’empathie aurait pour fondement l’écho en soi de l’expérience paradisiaque dans lequel nous nous trouvions quand nous étions tout petits (p.83). En réalité, les neurosciences lui donnent aujourd’hui une autre origine : la capacité à nous mettre à la place de l’autre grâce à nos neurones-miroirs.
– Le contexte urbain serait le lieu d’émergence des psychopathologies (p. 207). Toute personne qui a travaillé en hôpital psychiatrique peut témoigner de l’existence de cas nombreux de psychopathologies campagnardes.
– Le plaisir de l’enfant à se baigner, à caresser la fourrure d’un animal…, serait « sans doute des réminiscences de l’osmose avec la mère » (p.173). Ne serait-ce pas plutôt de simples mécanismes physiologiques constitutifs du sensoriel ?

Autre point qui nous pose problème et qui rejoint la critique de la théorie de Margaret Mahler : la « conception atomisée du moi » dénoncée par les écopsychologues comme étant prégnante en psychologie[9].
A ce propos, Michel Maxime Egger écrit :

« A l’exception de Jung…, de quelques auteurs comme Searles ou de courants particuliers comme la Gestalt et la psychologie transpersonnelle, cette frontière entre le moi et le monde extérieur est demeurée l’un des axiomes de la pensée psychologique dominante. » (p. 54)

A peine cette affirmation posée, il reconnaît pourtant que la pensée psychologique s’est nettement élargie depuis les années 1960.
Si, en effet, dans les débuts de la psychanalyse, la tendance a été celle de se limiter à l’étude de l’intrapsychique[10], il n’en est plus ainsi aujourd’hui, ni dans cette discipline ni dans la psychologie en général. De nouveaux développements ont vu le jour depuis les apports de Donald Winnicot, Wilfred Bion et surtout John Bowlby avec sa théorie de l’attachement (milieu du XXème siècle). L’accent a été mis sur l’importance du lien dans la construction de la psyché : lien avec les autres proches, avec les générations qui précèdent, avec la société en son entier. Il est vrai, cependant, que la relation à l’environnement naturel a été plutôt négligée, excepté peut-être par William James, et sûrement pas par le psychiatre et psychanalyste Harold Searles (en 1960).

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Dans la même démarche de déformation des théories en vigueur dans les milieux académiques, la pensée freudienne est en grande partie caricaturée pour correspondre à ce qui veut être démontré, en particulier la théorie de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, par ailleurs très controversée dans les milieux « psy ».
Cette théorie, qui a été élaborée par Freud à partir de 1920 (donc après « la grande guerre »), est venue remplacer la précédente qui mettait en opposition le moi et les pulsions sexuelles. La nouvelle approche s’enracine dans le biologique : chaque cellule vivante est portée à la fois vers la vie (l’association avec d’autres cellules dans une matière vivante de plus en plus complexe) et vers la mort (le retour à l’état anorganique).
Selon le développement de Roszak, la théorie de la pulsion de vie et de la pulsion de mort est présentée comme une « vision réductrice de la nature ». Dans ce cadre, nous dit Michel Maxime Egger, « La vie et la conscience ne sont que des évènements anormaux et transitoires dans un vide infini, étranger et dénué de sens. » (p. 52)
Erich Fromm, pour sa part, avait compris cette théorie d’une manière tout à fait différente. Elaborée tardivement par Freud, elle représente pour lui un pas en avant car elle prend davantage en compte le besoin de « se relier à… », porté par Eros.

« Dans l’ancienne théorie de Freud, l’homme était considéré comme un système isolé, dominé par deux pulsions : celle de la survie – pulsion du moi – et celle d’éprouver du plaisir… Dans la théorie de l’Eros, tout se passe différemment. L’homme n’est plus conçu comme primitivement isolé et égoïste… mais comme étant primordialement relié aux autres, poussé par les pulsions de vie qui lui donnent le besoin de se relier aux autre [11]. »

Ainsi, la nouvelle théorie pose les forces fondamentales de la vie comme étant les puissances qui animent profondément la psyché : Eros, la pulsion d’unification (ou « pulsion d’amour ») et Thanatos (la tendance à la réduction de l’énergie jusqu’à son extinction). Au lieu que tout se passe à l’intérieur de l’individu, entre ses tendances instinctives et son moi, voilà que s’ouvre la relation à l’autre.
Erich Fromm relève la problématique qui a affecté le développement de la théorie de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, notamment la tendance à confondre la tendance biologique innée qui mène à la mort avec une pulsion active de destruction (une haine de la vie en rapport avec le stade anal). Du coup, nous dit-il, « la pulsion de mort devenait un concept à “tout faire” [12] » pour beaucoup de psychanalystes. Selon lui, le conflit se situerait en réalité entre les forces d’amour et celles de destruction.
Grâce à cette analyse de Fromm, on mesure l’écart existant entre ce que Freud a dit de la théorie de la pulsion de vie et de la pulsion de mort et ce que Roszak en tire. On retrouve ici ce que nous relevions dans notre analyse critique de The Voice of the Earth, la tendance chez son auteur à distordre les théories psychanalytiques de manière à ce qu’elles viennent appuyer son propos, à savoir, dans ce cas, la prétendue vision négative de la psychanalyse par rapport à la nature (qui justifie alors la nécessité de refonder la psychologie).
Alors que, dans Essais de psychanalyse, Freud usait de précautions au moment d’élaborer sa thèse sur la pulsion de vie et la pulsion de mort :

« Nous ne pouvons encore nous faire aucune idée de la manière dont les deux instincts se combinent, s’associent, se mélangent [13]. »

Il n’en est pas de même dans l’écrit de M.M. Egger, pourtant censé retracer la conception freudienne :

« Les deux forces, loin de s’opposer, dansent en réalité l’une avec l’autre, s’interpénètrent et finissent par s’unir pour nourrir la propension humaine à détruire la nature. » (p. 53)

Suivant le même penchant à dénaturer les théories classiques, Roszak met l’accent sur la tendance freudienne à privilégier le contrôle, c’est-à-dire l’œuvre de civilisation du « sauvage » en nous, ce qui amène à classer l’approche psychanalytique dans les rangs de la société occidentale moderne, rationaliste, cause de nos malheurs écologiques (p. 169 et 170).

Dans ce sens, M.M. Egger écrit :

« L’inconscient est pour Freud la partie inférieure de l’être humain, comparée à l’ego qui est la partie supérieure. L’œuvre de civilisation – comme résistance à la nature – consiste à domestiquer le sauvage, remplacer l’inconscient par l’ego, la nature par la culture. » (p. 170)

Avec de tels propos, on risque d’oublier le travail de prise en considération de l’inconscient et de la nature pulsionnelle de la psyché qui permit à Freud de redonner la parole à un irrationnel en soi que la société puritaine de l’époque cherchait à faire taire. On risque d’oublier l’inspiration radicale de sa théorie qui, en affirmant l’existence de la libido, mettait à mal la croyance de l’homme en l’omnipotence de sa pensée consciente, la toute-puissance de sa rationalité.

Toutes ces prises de liberté et ces distorsions vis-à-vis des théories légitiment une critique excessive, voire déplacée des courants académiques. Celle-ci se montre déplaisante quand elle ne voit dans la psychologie et la psychanalyse que des disciplines aliénées à notre société occidentale industrielle et urbaine, les thérapies en vigueur n’ayant qu’un seul but : l’adaptation ! (p. 205)
« les thérapeutes leurrent en partie leurs patients sur les raisons profondes de leur souffrance »
(p. 60), écrit M.M. Egger, « les raisons profondes » étant les ravages subis pas notre planète.

Ces déclarations font fi de tous les efforts entrepris depuis des décennies pour mieux comprendre la souffrance psychique, efforts qui ont permis de cerner de mieux en mieux les imbrications entre les différents niveaux (essentiellement individuel et familial, individuel et sociétal), au point d’aller jusqu’à soutenir les patients dans leur démarche de prise de recul par rapport à la société dans laquelle ils vivent. S’il est vrai que la tendance chez certains « psy » a été parfois de ne pas déroger à un mode de pensée libéral et bourgeois, il ne faut pour autant nier que l’activité d’écoute des patients a conduit nombre d’entre eux à une ouverture de plus en plus grande vis-à-vis des problèmes sociétaux, entraînant dans leur sillage une partie de leurs collègues. Parmi nombre d’auteurs, nous citerons Wilhelm Reich, Karen Horney et Erich Fromm avant les années 1960, Jean-Pierre Lebrun, Charles Melman, Miguel Benasayag, Christophe Dejours, Roland Gori, René Kaës… de nos jours.

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Qu’en est-il de Jung ?

Autre point qui nous interpelle : nous sommes gênés de voir Jung placé au milieu des portraits des pionniers de l’écopsychologie, auprès de P. Shepard, Th. Roszak et J. Macy. Un tel positionnement, qui a priori se légitime par le fait que la pensée jungienne a influencé un grand nombre d’écopsychologues, pourrait donner à croire que, s’il vivait aujourd’hui, Jung se sentirait proche du mouvement.

Même si certains auteurs dans la sphère écopsychologique se sont en effet référés à lui, on ne peut en conclure pour autant que lui-même se trouverait en accord avec tous leurs développements. Par exemple, si l’on prend le concept d’« inconscient écologique », inventé par Roszak à partir de celui d’ « inconscient collectif » développé par Jung, le premier a été effectivement « inventé » (p. 74) [14], alors que le second a été élaboré à partir de constats cliniques (des images apparues dans les rêves de différents patients similaires à celles que l’on trouve dans les mythes). L’un sort tout droit d’une pensée qui cherche à légitimer son argumentation, l’autre d’un vécu : les productions nocturnes des patients.
Surtout, Jung,  conscient des risques de se perdre que l’on prend à vouloir trop s’approcher d’un inconscient qui peut fasciner, a régulièrement insisté sur l’importance d’établir une dialectique entre conscient et inconscient. Il écrit notamment :

« Il ne faut pas oublier que l’inconscient ne fonctionne de façon satisfaisante que lorsque la conscience remplit sa tâche jusqu’aux limites du possible. » [15]

A l’inverse, Roszak est loin de montrer un tel souci quand il parle du pouvoir de « l’imagination visionnaire » (p. 186) face au « pauvre rationalisme de la conscience objective » (cité par M.M. Egger, p. 187).

Enfin, l’apparition de Jung dans l’ouvrage de Michel-Maxime Egger (calqué ici sur l’écrit de Roszak, The voice of the Earth) se fait d’une manière particulière : le psychanalyste nous est présenté dans une position antagoniste à celle de Freud. D’une part, nous est-il dit, Jung a refusé de suivre ce dernier « dans sa vision noire de la nature » (p. 60). D’autre part, « à l’inverse de Freud, indécrottable intellectuel urbain,… (il) est toujours resté sentimentalement attaché à la campagne zurichoise où il est né et où il a passé son enfance » (p. 61). Il y aurait donc un psychanalyste admis par l’écopsychologie et non l’autre, rejeté pour faute de « réductionnisme » et dans des termes  (« indécrottable intellectuel urbain ») qui relèvent davantage de l’émotionnel que d’une approche objective.
Ici, nous aurions préféré que Michel-Maxime Egger mette en pratique la démarche transdisciplinaire qui, idéalement, fonde l’écopsychologie.  Alors que le nouveau champ a été créé pour construire des ponts, voilà qu’un dualisme est encouragé. Un clivage s’opère qui nie d’une part ce que Freud a réalisé en portant attention à « la nature humaine », d’autre part la reconnaissance que Jung a toujours eue, malgré leurs divergences, pour cette ouverture accomplie par l’inventeur de la psychanalyse. 

Pratique de l’écopsychologie

Concernant la pratique de l’écopsychologie, un grand besoin de clarification est, de notre point de vue, nécessaire. Des auteurs comme Linda Buzell et Craig Chalquist considèrent ni plus ni moins « l’écothérapie comme de l’écopsychologie appliquée ». Peut-on vraiment les suivre ?
A juste titre, M.M. Egger fait mention des écopsychologues qui se sentent davantage « anciens » ou « guides » (p. 202) que thérapeutes. L’écopsychologie ayant pour préoccupation la relation Homme-Nature et donc pour objectif pratique d’aider à la reconnexion des humains avec une « nature » qui se trouve tout à la fois à l’extérieur et à l’intérieur d’eux-mêmes, il ne peut être question véritablement de thérapie à ce niveau, autrement dit de méthodes de soin visant à traiter une psychopathologie. Nous pouvons seulement parler d’accompagnement sociétal et individuel, ou de « psychagogie » (accompagner la psyché) pour reprendre le terme de Charles Baudouin, ou d’« éducation à… ».

Quant à l’écothérapie, elle est une méthode de soin qui fait appel à des éléments naturels pour favoriser le processus de guérison d’une personne atteinte de troubles physiques ou psychiques.
Les pratiques que M.M. Egger décrit relèvent donc parfois de l’éducation écopsychologique (activités centrées sur le corps, chamanisme, séjours d’immersion dans la nature…) et parfois du soin, donc de l’écothérapie (« guérir avec les jardins », « thérapie assistée par l’animal »). Il est clair que la frontière est loin d’être nette et que cette question demande à être davantage creusée par les spécialistes.

Pour l’écopsychologie pratique, toute la question tournant autour de la nécessité de raviver le lien entre l’individu et la nature, elle risque d’oublier que ce lien a été médiatisé, dès l’enfance, par les proches et par la société. Les dimensions inter-relationnelle et « trans-subjective » (relation à la société) ne sont malheureusement pas mentionnées dans les développements des écopsychologues retranscrits dans l’ouvrage de M.M. Egger. Sans doute est-ce pour cette raison qu’il a éprouvé le besoin de présenter une « ouverture finale », intitulée « vers une écopsychologie citoyenne », dans laquelle il insiste sur la nécessité d’articuler l’individuel et le structurel. Intégrer les dimensions collectives est en effet indispensable, ce qu’Andy Fisher soulignait déjà en 2002 (dans Radical ecopsychology).
Car, si l’on reproche à la psychologie de ne pas s’être occupée du lien avec la nature, on risque de tomber dans l’excès contraire : s’occuper exclusivement de ce lien. Au pire, on peut donner à croire que d’aider à le restaurer va soigner tout désordre psychique ! La porte s’ouvre dès lors à tous les charlatans qui aspirent au titre de « thérapeutes » ! Et ce d’autant que l’écopsychologie et l’écothérapie se trouvent confondues !
Rappelons la mise en garde de Joseph Reser  :

« Le véritable danger ici réside en cela que des hypothèses aboutissant à des opinions populaires fausses sur la psychologie, en tant que profession et discipline, peuvent conduire à de mauvaises perceptions, des attentes irréalistes, et des représentations des thérapies écopsychologiques comme si elles étaient de la psychologie et des représentations des thérapeutes écopsychologues comme s’ils étaient des psychologues, ce qui est problématique sur le plan éthique. » [16] 

Quant au discours de Joanna Macy, si M.M. Egger en fait une retranscription fidèle, il ne relève pas les questions posées par certains de ses écrits. Par exemple, dans Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, J. Macy envisage sa méthode – « le travail qui relie » – comme un moyen de transformer les participants en guerriers de Shambala, capables de « se rendre au cœur même de la puissance barbare [17]  », voire même d’en faire des Bodhisattva [18].

« Le Dharma du bouddha me suggère d’envisager le travail décrit dans ce livre comme une formation de bodhisattva. » [19]

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En conclusion

Née de la contre-culture, l’écopsychologie selon Roszak relève en fait d’un imaginaire qui n’est pas sans risque. Si son but est de 

« proclamer un nouveau ciel et une nouvelle terre, si vastes, si merveilleux que les prétentions démesurées de la technique soient réduites à n’occuper dans la vie humaine qu’une place inférieure et marginale. » (cité par M.M. Egger p. 186)

on est en droit de se poser de sérieuses questions !
Certes la technocratie actuelle ne manque pas de démesure. Mais une autre démesure se profile maintenant à l’horizon, celle d’un « nouveau ciel » et d’une « nouvelle terre »…
Dans son discours, Roszak paraît en effet emporté par une logique émotionnelle qui va jusqu’à s’exprimer en termes quasi-religieux : « la quête du salut ». En quelque sorte, chacun de nous devrait se sentir missionné pour sauver la terre menacée par la société moderne occidentale, à l’origine de tous nos maux. Quant à J. Macy, elle semble lui emboîter le pas.
On sait aujourd’hui que toute doctrine qui veut imposer le salut du monde est en soi dangereuse. Elle conduit tout droit à des perversions et des abus, voire à la barbarie.
L’écopsychologie, tournant le dos à l’anthropocentrisme, peut tomber par réaction dans un biocentrisme qui oublie la dimension humaine, autrement dit dans un nouveau dualisme aussi dangereux que le premier. Il s’agit ni plus ni moins d’un dévoiement par rapport à son but véritable.
Rappelons celui-ci brièvement :
– l’écopsychologie se présente comme une voie transdisciplinaire : ce qui signifie qu’elle n’écarte aucune discipline (même les disciplines académiques).
– elle s’efforce de dépasser tout dualisme (l’un ou l’autre), ce qui impose de sortir du raisonnement simpliste pour tenir compte du mouvement (l’un et l’autre) de toute dualité  inhérente à ce monde (le Yin et le Yang du Tao, la tension entre les opposés de Jung). Dans ce sens, Edgar Morin a largement insisté sur la nécessité de la dialogique.
– elle ambitionne de remettre du lien, là où il y a eu séparation. Même si elle est née de la contre-culture, elle nécessite de pratiquer la voie de la pensée complexe au lieu de rejeter, de dévaloriser et de juger négativement.

Des auteurs plus contemporains (Andy Fisher, Thomas Doherty, Peter Kahn…) s’efforcent de clarifier sur le plan théorique et pratique le champ de l’écopsychologie, d’autres, tels que J. Reser, pointent ses manquements. Nous regrettons qu’une place plus conséquente ne leur ait pas été donnée dans l’ouvrage de M.M. Egger, ce qui aurait permis une vue plus critique, plus actuelle et plus ouverte du champ.
Nous le regrettons d’autant qu’il existe un double risque à rester trop collé à la vision de Roszak :
– Le lecteur, fasciné par de tels propos, pleins d’idéalisme, est susceptible d’y adhérer aveuglément, surtout dans la période où nous nous trouvons, période de perte de repères où les gens, désemparés, ont tendance à se raccrocher à toute parole qui paraît offrir « LA » solution.
– A l’inverse, il peut être rebuté, voire agacé, devant tant d’affirmations non démontrées et, par suite, se détourner de l’écopsychologie, jetant ainsi « le bébé avec l’eau du bain ».

(23 avril 2015)

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[1] Cf. « Au carrefour des courants sociétaux nouveaux et des changements de paradigme scientifiques » http://eco-psychologie.com/genese-ecopsychologie/#carrefour

[2] Voir nos deux articles : « Questions soulevées par l’écopsychologie » et « Analyse de The Voice of the Earth »

[3] The Voice of the Earth, Phanes Press, Inc., 2001, p. 294.

[4] Ibid., p. 290.

[5] Ibid., p. 296.

[6] La dualité correspond au fait d’être double, alors que le dualisme est un système de pensée qui pose la coexistence de deux principes premiers, opposés et irréductibles.

[7] Je et Tu, Bibliothèque philosophique, Aubier, 1992, p. 138.

[8] Complexité vient du latin « complexus » : «  qui est tissé ensemble ». L’autonomie n’est pas synonyme d’indépendance. Au contraire, elle est notre capacité à gérer nos interdépendances.

[9] La conception des courants dominants de la psychologie serait que le développement sain de l’individu est celui de son indépendance. « Une manière de nier la dépendance » (p. 103).

[10] Quoique Freud se soit posé beaucoup de questions concernant les effets névrosants de la société.

[11] Erich Fromm, Grandeurs et limites de la pensée freudienne, Robert Laffont, 1980, p. 164.

[12] Ibid., p. 177. Pour en savoir plus, lire le chapitre IV « Critique de la théorie freudienne de la pulsion ».

[13] cité par E. Fromm, op. cit., p. 159.

[14] M.M. Egger écrit (p. 173) : « Soucieux de nous donner des raisons nouvelles de nous réjouir de la vie, Roszak va reprendre ces intuitions de Jung pour élaborer la notion d’ “inconscient écologique” ». Pas très sérieux, tout de même, ce souci de nous réjouir, quand il s’agit d’échafauder une théorie qui tienne debout !

[15] Carl Gustav Jung, La réalité de l’âme, I. Structure et dynamique de l’inconscient, Le livre de poche, 1998, p. 96.

[16] Joseph Reser, « Whether Environmental Psychology ? The Transpersonal Ecopsychology Crossroads », Journal of Environmental Psychology 15 ,1995, p. 241.

[17] Joanna Macy et Molly Young Brown, Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, Editions Le Souffle d’Or, 2008, p. 80. Voir notre analyse : http://eco-psychologie.com/recherche/analyse-critique-de-ecopsychologie-pratique-rituels-pour-la-terre-de-joanna-macy/

[18] Celui qui a formé le vœu de suivre le chemin indiqué par le Bouddha Shakyamuni a pris refuge auprès des trois joyaux (Bouddha, Dharma et Sangha) et respecte strictement les disciplines destinées aux Bodhisattvas, pour aider les autres êtres sensibles à s’éveiller tout en progressant lui-même vers son propre éveil définitif, qui est celui de bouddha.

[19] Joanna Macy et Molly Young Brown, op. cit., p. 13.

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