l’ecofeminisme

Le mouvement écoféministe

Paradigme
Le changement écologique deviendra réalité seulement quand les hommes et les femmes prendront en compte le féminin en eux.

 Karren J. Warren1 donne de l’écoféminisme cette définition :

« J’utilise le terme d’écoféminisme pour désigner une position fondée sur les thèses suivantes :
1) il existe des liens importants entre l’oppression des femmes et celle de la nature ;
2) comprendre le statut de ces liens est indispensable à toute tentative de saisir adéquatement l’oppression des femmes aussi bien que celle de la nature ;
3) la théorie et la pratique féministes doivent inclure une perspective écologiste ;
4) les solutions apportées aux problèmes écologiques doivent inclure une perspective féministe.
»

L’écoféminisme est né de la rencontre de différents mouvements sociétaux – féministes, pacifistes et écologiques – dans les années 1970. De manière simultanée, des groupes de femmes se sont constitués de par le monde pour analyser des situations problématiques concrètes concernant l’environnement et leur trouver des solutions.

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Le terme « écoféminisme » fut utilisé pour la première fois en 1974 dans le livre de Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort, qui fait apparaître clairement le lien entre les femmes et l’environnement :

« [La société patriarcale] s’étant emparée du sol, donc de la fertilité, et du ventre des femmes (fécondité), il était logique que la surexploitation de l’une et de l’autre aboutisse à ce double péril menaçant et parallèle : la surpopulation -excès des naissances- et la destruction de l’environnement -excès des produits-.»

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Mais c’est dans le monde anglophone que l’idée d’un écoféminisme s’est développée jusqu’à former un courant indépendant nettement repérable. « Il s’agissait de faire entendre les voix des femmes au sein d’une éthique environnementale qui s’était jusque-là préoccupée des rapports entre l’homme et la nature, sans se demander de quel homme il s’agissait. » Catherine Larrère2 
Déjà, dans son livre Silent spring (1962) qui dénonçait les effets nuisibles des pesticides, la scientifique Rachel Carson soulignait la préoccupation constante des femmes pour l’environnement. Dans les mouvements de protestation contre la destruction des milieux naturels, les femmes ont été et sont encore majoritaires. Regroupées, elles ont rapidement entrevu un lien entre l’exploitation outrancière de la nature et la domination patriarcale.

Une date importante pour le courant écoféministe a été celle de la conférence intitulée « Women and life on Earth : ecofeminism in the 1980’s » qui eut lieu à Amherst aux États-Unis en mars 1980, suite à l’accident nucléaire de Three Mile Island (1979) et à l’installation en Europe de l’Ouest de missiles nucléaires. Les huit cents personnes présentes adoptèrent un manifeste sur les rapports entre les mouvements écologiques et les mouvements des femmes, entre la destruction de la nature, le militarisme et les discriminations subies par les femmes.
Ynestra King, l’organisatrice de cette conférence, y déclarait :

« Nous constituons un mouvement identifié comme féminin et nous croyons que nous avons un travail spécial à faire en ces temps périlleux. Nous percevons la dévastation de la terre et de ses êtres par des guerriers du monde de l’entreprise et la menace d’annihilation nucléaire par les guerriers militaires comme des problèmes féministes. C’est la même mentalité masculiniste qui voudrait nous dénier notre droit à notre propre corps et à propre sexualité, et qui dépend de multiples systèmes de domination et de pouvoir étatique pour arriver à ses fins3. »

Cette conférence fut à l’origine de la constitution d’un réseau écoféministe américain dont le premier coup d’éclat fut la « Women’s Pentagon Action » (Washington, 1981), qui rassembla trois mille femmes dans une manifestation contre la guerre et les diktats de la finance. A la même époque, naquit en Angleterre la cellule « Women and life on Earth », qui se fit remarquer par un campement devant la base nucléaire de Greenham. De nombreuses philosophes anglo-saxonnes, comme Mary Mellor, Carolyn Merchant, Val Plumwood, Ariel Salleh, Karren Warren, mais aussi l’Indienne Vandana Shiva, ont repris le terme « écoféminisme » pour relier les deux formes de domination : celle des hommes sur les femmes et celle des humains sur la nature.

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La pensée écoféministe

L’écoféminisme met donc directement en cause la volonté de suprématie masculine, le « système mâle » comme il l’appelle. Il fait des liens entre la violence contre la nature et les peuples et celle faite aux femmes, entre l’agression industrielle et militaire vis-à-vis de l’environnement et l’agression physique des femmes.
L’origine du mal : le patriarcat. Conscient de son pouvoir sur la fécondité des femmes, l’homme n’a pas tardé à vouloir se l’approprier en assurant sa domination. Il s’est efforcé d’asseoir son pouvoir politique et juridique tout autant pour préserver les biens acquis que pour établir comme une loi évidente la soumission féminine.

En tant que spécialistes de la vie psychique, Mary E. Gomes et Allen D. Kanner expliquent : « Une part du problème est que les hommes sont tenus, dès leur plus jeune âge, de devoir se séparer des autres afin d’être admirés et respectés. (…) Les garçons recevront le subtil message que, pour être virils, ils doivent s’arracher de l’intensité de cette première relation intime (avec leur mère). (…) Il en résulte que les garçons basent leur identité sexuée sur l’aptitude à se déconnecter et à renier la relation… Les hommes basent leurs valeurs sur l’idée de “l’autonomie héroïque“. S’appuyant sur les attributs masculins, l’indépendance et le détachement sont plus estimés dans notre culture que les valeurs dites “féminines“. (…) L’autonomie à tous prix est un idéal culturel qui ne permet pas d’autres formes de croissance, spécialement celles de la relation et de la connexion. » 4
Se séparer de la mère est difficile pour l’enfant. Pour y arriver, le garçon se sert de sa différence sexuée, il affirme sa virilité. Devenu adulte, il a tendance à traiter la nature de la même manière : sa sensorialité ayant été bâillonnée, il se coupe d’elle.

Les luttes féministes et écologistes étant liées, il apparaît que seule une mutation féministe de la société pourrait sauver l’humanité, mise en danger en raison des destructions faites à l’environnement. Car le problème n’est pas réellement que le monde occidental soit anthropocentré (centré sur l’être humain), comme l’énonce l’écologie profonde, mais qu’il soit androcentré, centré sur les mâles. Les femmes, naturellement plus proches de la nature – par leur cycle menstruel de 29 jours comme le cycle lunaire, par leur capacité à enfanter et la nécessité de nourrir leurs petits… -, sont davantage prêtes à changer leurs habitudes (abandon de la voiture, utilisation d’énergies moins polluantes…) même si ce changement leur coûte. L’écoféminisme veut donc redonner du pouvoir aux femmes pour une protection plus grande de la nature.
Il existe plusieurs variantes d’écoféminisme : parmi elles, un écoféminisme culturel se réclamant d’une éthique du « care », et un écoféminisme plus social et politique, qui, localisé au Sud, apporte, dans son analyse, un troisième type de domination, la domination coloniale et post-coloniale qui pèse lourdement sur les femmes.

Depuis les années 1990, deux mouvements principaux semblent se dégager au sein de ce courant très diversifié :

1. L’écoféminisme matérialiste ou socioéconomique, attentif à la globalisation néolibérale, est incarné notamment par la sociologue Maria Mies et l’indienne Vandana Shiva, mais aussi par des économistes allemandes comme Claudia von Werlhof, Veronika Bennholdt-Thomsen…

En 1997, Mary Mellor a mis l’accent sur la nécessité de libérer les femmes de l’emprise socioéconomique et technologique des hommes. En rétribuant insuffisamment leur travail, ces derniers les exploitent de la même manière qu’ils exploitent la nature.

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En 1998, le livre de Maria Mies et Vandana Shiva, Ecoféminisme5, est traduit en français. Les deux auteures viennent de régions différentes, l’une du Nord, « au cœur de la bête » comme elle dit, l’autre du sud. Ensemble, elles dénoncent tant la domination des hommes sur les femmes que la domination du Nord sur le Sud. Les deux s’entendent dans leur questionnement : l’identité féminine ne servirait-elle pas la résistance à la violence de l’économisme prédateur ?

 

« Partout, les femmes étaient les premières à protester contre la destruction de l’environnement. Comme militantes dans les mouvements écologistes, il nous est apparu clairement que la science et la technologie n’étaient pas neutres au niveau du genre ; et ensemble avec beaucoup d’autres femmes, nous avons commencé à entrevoir un lien étroit entre la relation d’exploitation et de domination de la nature par l’homme (mise en place par la science moderne réductionniste depuis le 16e siècle) et la relation d’exploitation et d’oppression des femmes par les hommes qui prédomine dans la plupart des sociétés patriarcales, même dans les sociétés modernes industrielles. »
« Si le résultat final du système mondial actuel est une menace généralisée contre la vie sur la planète terre, alors il est crucial de ressusciter et d’entretenir la pulsion et la détermination de survie inhérentes à tout ce qui vit.
 »

Pour Ariel Salleh (1996), le « métabolisme femme-nature » détiendrait la clé du progrès historique. En conséquence, pour sortir de l’impasse imposée par l’économie prédatrice masculine, il « s’agit d’admettre une différence sexuelle…socialement élaborée, qui privilégie provisoirement les femmes comme agents historiques par excellence ».

2. L’écoféminisme spiritualiste est un mouvement beaucoup plus ésotérique qui puise son inspiration dans certains courants spirituels.
La transcendance, véhiculée par les monothéismes, serait surtout d’essence masculine : pour se tourner vers l’esprit, on méprise le corps ; parce qu’on exalte le ciel, on domine la terre. Les femmes, davantage en rapport avec la nature parce que plus impliquées dans des activités qui assurent la survie de la collectivité, trouveraient dans les spiritualités de l’immanence un chemin qui leur parle davantage.
Une des voix les plus écoutées dans l’écoféminisme spiritualiste est celle de Starhawk, une théoricienne du néopaganisme (mouvement de résurgence du paganisme antique qui reprend en compte le polythéisme, le folklore européen, la sorcellerie…).
Que l’écoféminisme spirituel s’inscrive dans des courants religieux traditionnels ou bien dans de nouvelles formes d’approche du sacré, il remet fondamentalement en question les tendance dualiste et hiérarchique de notre société.

 

Bibliographie 

Pour en savoir davantage, trois documents retracent l’historique du mouvement écoféministe en développant de façon approfondie sa pensée. Il s’agit :

–   du travail de Chiara Bonfiglioli, étudiante en Master à l’Université d’Utrecht, L’éco-féminisme, entre matérialisme et utopie (http://www.academia.edu/1252413/Leco-feminisme_entre_materialisme_et_utopie)

–  de celui de Marie-Anne Casselot, étudiante en philosophie à l’Université du Québec, Montréal, Réciprocités militantes : l’écoféminisme entre l’écologie et le féminisme http://www.er.uqam.ca/nobel/grip/web/wp-content/uploads/2011/02/Casselot_Ecofeminisme.pdf

–   de l’article de Anne-Line Gandon, « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société », http://id.erudit.org/iderudit/037793ar

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1. Ecofeminism : women, culture, nature
2. http://traces.revues.org/5454
3. « The Eco-Feminist Perspective », in Caldecott, L. & S. Leland (eds), Reclaiming the Earth: Women Speak out for Life on Earth, The Women’s Press, Londres 1983, p.10
4. « The Rape of the Well-Maidens : Feminist Psychology and the Environmental Crisis », dans Ecopsychology : Restoring the Earth, Healing the Mind
5.  Editions L’Harmattan, 1998

 

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